Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Martin-Bodmer se penche sur la guerre et la paix

Préparée pendant deux ans, l'exposition de Cologny comprend des documents extraordinaires, prêtés notamment par l'ONU et la Croix-Rouge. Elle s'accompagne d'un énorme livre.

L'affiche de l'exposition. Version horizontale.

Crédits: Fondation Martin-Bodmer

Ce n'est pas une exposition facile. Elle n'a rien d'aimable non plus. Son sujet reste austère, et les documents qu'elle présente ne le sont pas moins. Le titre, «Guerre et paix», semble ramener au roman de Tolstoï. La chose se voit d'ailleurs confirmée en fin de parcours par la présence de quelques feuillets autographes du livre, obtenus à prix d'or de Russie. «Aucune page de «Guerre et paix» n'était jamais sortie du pays», précise Jacques Berchtold, le directeur de la Fondation Martin-Bodmer, «alors qu'on avait déjà vu en Occident des extraits manuscrit d'«Anna Karénine» en prêt.» L'actuelle présentation du musée privé de Cologny n'en sort pas moins des implications littéraires. Il s'agit d'y parler sur le mode le plus général de guerre, de paix, et de toutes ces zones grises se situant entre les deux. Des zones qui se multiplient aujourd'hui.

La préparation de cet accrochage, doublé d'un gros livre paru chez Gallimard, a pris deux ans. «Journaliste et enseignant, Pierre Hazan nous avait proposé une exposition sur la seule paix. C'est un homme engagé dans les actions humanitaires.» Pour la Bodmeriana, il s'agissait là d'un point de départ seulement. «Nous voulions aller plus loin avec le retour aux pulsions destructives auquel nous assistons aujourd'hui.» Résultat, Jacques Berchtold a suggéré d'élargir le champ pour aborder la question des conquérants croyant que l'homme s'accomplit dans la guerre. «Autrement, le propos serait demeuré un peu lénifiant.» L'itinéraire est donc devenu historique et thématique. Mais sans tenir compte de la chronologie. «Il fallait montrer que certaines civilisations, depuis Sumer, ont vu dans le conflit un art supérieur, créant ainsi une véritable culture de la guerre.»

Trois axes

Après un travail en concertation («Pierre Hazan aime bien les réunions»), la manifestation s’est finalement développée en suivant trois axes. Une construction finalement logique. Rien n’a changé depuis la nuit des temps. «Tout commence avec la montée des périls. Il y a l'endoctrinement. Puis les insultes. Les froids diplomatiques. L'armement se développe en parallèle.» La religion peut puissamment aider. «Nous montrons en ouverture les trois grands livres, la Torah, la Bible et le Coran, ouverts aux passages justifiant la bataille. Il y a des mots terribles même dans le Nouveau Testament. La guerre devient ainsi légitime, voire sainte comme le Jihad ou les Croisades.» Mais, redoutable contradiction, les mêmes ouvrages incitent par ailleurs à la paix. «En fin d’exposition une autre Torah, une autre Bible et un autre Coran sont donc ouverts avec leurs textes iréniques.» Ou pacifiques, si vous préférez.

La propagande est aussi abordée. Photo Fondation Martin-Bodmer, Cologny 2019.

Evidemment, la Fondation Bodmer peut proposer des documents extraordinaires, dont une partie lui appartient. «Il y a 40 de notre fonds, contre 20 provenant de l'ONU et 20 autres de la Croix-Rouge.» Plus le reste bien entendu, arrivé aussi bien des archives de France que du MEG genevois (un calumet de la paix...). Le visiteur peut ainsi voir la feuille manuscrite sur laquelle Napoléon, exilé à Sainte-Hélène se compare, favorablement bien sûr, à Alexandre. Le télégramme original de 1933, où l'Allemagne se retire de la Conférence sur le désarmement. Ou encore l'énorme parchemin décrétant la paix perpétuelle entre François Ier et les cantons suisses, peu après la bataille de Marignan disputée en 1515. Il y a là, tout en bas, l'énorme sceau royal et dix-huit cires colorées représentent non seulement les cantons mais des évêchés ou des villes libres. Comme Mulhouse, aujourd'hui en France.

Le temps des destructions

Après les préparatifs vient le temps des destructions. «On se retrouve en plein conflit. Il fallait montrer qui souffre. L'ONU, qui détient les archives de la Société des Nations, ou la Croix-Rouge nous ont ici bien aidés.» Depuis Henry Dunant, des hommes de paix ont tenté de contrer par des réglementations les excès de la guerre. Ils ont obtenu, mais bien après 14-18 où ils ont été utilisés massivement, l'interdiction des gaz mortels. «Mais comme dans toute l'exposition nous avons ici voulu mettre l'accent sur les incohérences.» Ces fameux gaz ont été lâchés par les troupes de Mussolini en Erythrée lors de la conquête de 1936. La SDN n'a pas protesté, de peur que l'Italie quitte l'organisation. «Jusqu'où faut-il faire des concessions pour éviter ce que l'on considère comme le pire?» Idem pour les camps nazis visités par la Croix-Rouge. Comment dénoncer sans couper le terrain aux délégués? Le moins qu'on puisse dire est que la solution adoptée par l'organisation ne fait pas aujourd'hui l'unanimité...

Les misères de la guerre selon le Lorrain Jacques Callot. Photo DR.

Il y a bien sûr là des représentations littéraires ou artistiques. Parmi ce dernières, Jacques Callot a été préféré à Goya. Il fallait bien faire un choix. On retrouve ainsi là le Latin Lucain. L'émigré huguenot à Genève Agrippa d'Aubigné. «Stendhal avec «La chartreuse de Parme», dont la description de Waterloo comme un chaos, incompréhensible mais violent, a influencé Tolstoï.» Voltaire et son «Candide» ont trouvé leur coin. Tout comme Louis Pergaud avec sa «Guerre des boutons». «Pergaud était un grand pacifiste, à l'image de ce Romain Rolland exilé en Suisse qu'est venu voir le jeune Gandhi.»

Traités de paix 

Le parcours en arrive heureusement à la paix, sans cesse menacée. C'est là où figurent aussi bien Rolland qu'Albert Camus («il a écrit son article paru dans «Combat» juste après Hiroshima»), précédés par Erasme. «Nous célébrons aussi bien Rousseau que Kant ou les rédacteurs de la Société des Nations, implantée il a juste un siècle à Genève.» Il y a également là l'objet le plus ancien aujourd'hui présenté à la Fondation Martin-Bodmer. Il s'agit d'un traité de paix, sous forme d'un clou de fondation en terre cuite. On y lit en cunéiformes l'accord entre Uruk et sa rivale Lagash. C'était vers 2400 avant Jésus-Christ. L'objet appartient à l'institution. Près de lui, un des traités de Westphalie en 1648. Il s'agissait de mettre fin à la Guerre de Trente Ans, qui avait vu certaines populations germaniques fondre de moitié. La question religieuse s'était auparavant vue (provisoirement) réglée par l'Edit de Nantes de 1598, montré un peu plus loin. «La France a énormément soutenu notre exposition, qui donne l'idée de multilatéralisme.» Les accords d'Evian, un simple tapuscrit de 1962, se trouvent donc aussi à Cologny.

Il fallait un peu de littérature pacifique, avant d'en arriver au final représenté par Tolstoï. Le public le trouve chez Baudelaire, mais en prime, et avec quelle surprise, dans «L'Enéide» ou dans «L'Iliade». Tout dépend des passages utilisés. Il n'a plus ensuite qu'à se plonger dans le catalogue. Plus de 300 pages. Vingt auteurs. Une multitude d'approches. Je signale cependant qu'il existe des visites guidées. «L'exposition se verra ainsi parcourue par de très nombreuses classes d'écoles genevoises.» Une chose utile si l'on pense que la guerre commence parfois dans les préaux scolaires... Comme Pergaud l’avait si bien dit en 1912.

Pratique

«Guerre et Paix», Fondation Martin-Bodmer, 19-21, route Martin-Bodmer, Cologny, jusqu'au 1er mars 2020. Tél. 022 707 44 33, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."