Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation LUMA a enfin ouvert à Arles début juillet. Qu'en penser après le flot de louanges flatteuses?

Le bâtiment doré s'intègre mal. Il manifeste avant tout l'ego de la mécène et de l'architecte. Dedans, le visiteur verra tout ce qui est à la mode en ce moment.

La tour vue de la rotonde intérieure, supposée évoquer les arènes d'Arles.

Crédits: Pascal Guyot, AFP

Ouf! Ça y est! C’est fini! Il y aura eu bien des détours avant d’arriver à la tour. Celle de la Fondation LUMA, à Arles, s’est enfin vue inaugurée officiellement le 4 juillet dernier, avec quelques années de retard sur le plan initial. L’événement a eu lieu en syntonie avec les «Rencontres» photographiques. Comme par hasard. On sait que la grande mécène Maja Hoffmann se sent très impliquée dans tout ce qui est «arty». Et puis la presse était rassemblée, ce qui semblait essentiel. Les journalistes se devaient de faire allégeance devant le grand œuvre de Frank Gehry et les libéralités de la dame. Cette dernière pouvait du coup de sentir comblée. Elle avait fait la pige à son modèle François Pinault, dont la fondation parisienne avait été ouverte au public, avec bien de retard elle aussi, quelques semaines auparavant.

Un tour qui s'intègre assez mal. Photo RTS.

Il faut en principe obligatoirement réserver son billet pour accéder au suppositoire tronqué, qui domine la ville médiévale du haut de ses 56 mètres. Une élévation qui avait d’ailleurs fait retoquer le premier projet. Normal. Nous sommes dans des lieux théoriquement protégés par l’UNESCO pour leur patrimoine romain et roman. Même maintenant, ce machin doré comme un paquet de Noël (1) se voit du reste encore bien trop. Nous n’avons vraiment pas ici affaire à un acte humble et modeste. Entre Frank Gehry et Maja Hoffmann, on donne plutôt dans le tout-à-l’égo. La chose se sent encore plus dans les jardins, créés par le Néerlandais Bas Smets, là où il n’y avait encore que poussière il y a deux ans. Le visiteur découvre aujourd’hui un petit lac et de la verdure. Une concurrence déloyale à la Création. Notez tout de même qu’un lacis de minces tuyaux d’arrosage se cache sous le feuillage. Le climat provençal reste ce qu’il est. Le public a du coup l’impression de marcher à côté d’un vieux standard téléphonique…

Un effet éphémère

Le fameux billet obligatoire se révèle-t-il vraiment utile? Pas vraiment. Comme chez Pinault à Paris, l’effet populaire se sera révélé éphémère. Et puis le lieu semble voué aux visites uniques, à moins de faire partie des inconditionnels de la maison. On ne sent pas ici l’adhésion publique au résultat caractérisant, en ville d’Ales, le Museon Arlaten dont je vous ai récemment parlé. Il ne s’agira jamais d’un endroit identitaire. D’ailleurs, un nouveau-venu comme moi comprend mal comment l’empoigner, tant la distribution intérieure reste incompréhensible en dépit du plan. Où monter? Où descendre? J’ai ainsi mis du temps à comprendre que je n’aurais jamais accès à la vue tant vantée du sommet de la tour. Les beaux étages demeurent réservés aux bureaux et aux résidences pour artistes et penseurs de tout poil. La Fondation LUMA entend en effet faire phosphorer sous les crânes. Il n’est ici question que d’une écologie curieusement alliée au design, à l’art contemporain et aux nouvelles technologies. Les mauvaises langues ont bien sûr dit que le bâtiment lui-même, plaqué d’une armure de métal, était tout sauf écologique. Mais on les a vite fait taire.

Le toboggan, que le visiteur ne peut en fait pas utiliser. Photo Pascal Guyot, AFP.

Que voir, dans un rez-de-chaussée et un sous-sol donnant en fait sur le jardin? Tout ce qu’il faut à l’heure actuelle pour sembler «dans le vent», comme on disait dans ma jeunesse. Il y a du Philippe Parreno, du Tino Sehgal, du Dominique Gonzalez-Foerster, de l’Etel Adan plus, comme il se doit, la projection de «The Clock» de Christian Marclay. Un coup d’œil dans le rétroviseur rend hommage à la perspicacité de la Fondation Emanuel Hoffmann, déposée au Kunstmuseum de Bâle. Il y a dans cette collection, initiée en 1933, aussi bien Cy Twombly que Rosemarie Trockel. Diverses salles présentent les archives acquises à la succession de Diane Arbus comme à la bien-vivante Annie Leibovitz, qui a dû en tirer bonbon. Le grand espace du bas se voit cependant réservé à l’ensemble réuni par Maja Hoffmann elle-même, avec l’aide de tous les conseillers voulus. C’est le défilé des artistes dits de référence. «Maja Hoffmann a voulu bâtir une collection autour des artistes les plus avant-gardistes de chaque génération», déclare un cartel. Reste qu’un tel ensemble, allant de Christopher Wool à Franz West en passant par Paul McCarthy, n’offre rien de pionner. C’est d'ailleurs là que le bât blesse. Il s’agit en réalité de celui d’une riche suiveuse.

Un certain conformisme

Le véritable problème de la LUMA, qui éclot en même temps qu’une myriade de fondations interchangeables dans le Sud de la France, reste effectivement son conformisme. Sa prévisibilité. L’institution ne possède rien de révolutionnaire. Elle manifeste le désir d’affirmation d’une héritière sensible aux modes du jour. Deux choses le prouvent. Alors que François Pinault, dont on peut bien sûr contester les goûts, s’installe modestement dans des bâtiments historiques qu’il fait restaurer par Tadao Ando, il faut à Maja une tour. Et cette dernière doit se voir construite par l’architecte le plus coté, qui est comme par hasard celui de la Fondation Vuitton au Bois de Boulogne. Et tant pis si les œuvres-spectacles de Frank Gehry, édifiées en défiant les lois de la gravité, doivent se restaurer au bout de quelques années, comme le Guggenheim de Bilbao! Le second élément ennuyeux est le choix de l’œuvre emblématique de la collection. Il s’agit de la «Sabine» de Giambologna, reproduite sous forme de bougie par le Zurichois Urs Fischer. Un autre exemplaire de la «Sabine» occupe la place centrale de la Fondation Pinault à Paris. Bonjour l’originalité!

Maja Hoffmann. Photo DR.

Il n’y a plus qu’à sortir un peu découragé dans les jardins, en regardant ce qui subsiste des anciennes halles SNCF, où se sont longtemps tenues les «Rencontres» photographiques. Il ne reste quasi rien de ces somptueuses architectures industrielles, qui auraient dû se voir classées telles quelles. Décaties. Crasseuses. Une «Putzfrau» (2) a passé par là. Maintenant, c’est propre. C’est nickel. C’est aussi un peu mort. Cette momification menace Arles qui devient lentement, mais sûrement, en été le décor ensoleillé d’un EuroDisney culturel.

P.S. La vérité vraie m'oblige à dire que depuis la publication de cet article j'ai rencontré des gens ayant pu monter jusqu'au sommet de la tour. J'ai dû être mal aiguillé... (note ajoutée le 23 septembre)

(1) L'architecte américain nonagénaire a expliqué sans rire s'est inspiré de "La nuit étoilée" de Vincent van Gogh.
(2) Pour les lecteurs français une «putzfrau» est une ménagère folle de nettoyages.

Pratique

Fondation LUMA, 35, avenue Victor-Hugo, Arles. Tél. 00334 65 88 10 00, site www.luma.org Ouvert tous les jours de 7h à 20h30.

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