Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Gianadda rapproche Auguste Rodin d'Alberto Giacometti à Martigny

Montée par le Musée Rodin et la Fondation Giacometti de Paris, l'exposition tourne autour de huit points communs. Elle arrive à séduire avec deux sculpteurs déjà très vus.

L'affiche de l'exposition avec deux "Homme qui marche".

Crédits: Fondation Gianadda, Martigny 2019.

C'est toute une histoire! En 1984, la Fondation Gianadda accueillait une première fois Rodin. Elle avait dû beaucoup négocier. L'institution privée valaisanne n'avait alors que cinq ans. Elle se situait dans une ville improbable, en marge de tous les circuits artistiques alors admis. Il avait fallu tout l'enthousiasme de Léonard Gianada, dont la presse française devait faire plus tard «le magicien de Martigny». L'entrepreneur avait littéralement arraché le morceau au Musée Rodin. L'entreprise s'était soldée, après prolongation, par le premier grand succès public de cette «kunshalle». Elle avait accueilli 165 443 visiteurs. Un chiffre à faire baver Paris d'envie. Il faut aussi dire que la Suisse n'était pas encore devenue une champignonnière à musées. Tout le monde sait qu'elle en compte aujourd'hui bien trop.

Deux ans plus tard, en 1986 donc, Martigny recevait Giacometti, dont la Fondation française commençait sa vie sous les pires auspices. Procès et autres. Le Grison était sur la pente ascendante qui allait faire de lui une superstar du XXe siècle. La rétrospective se voyait placée sous la bénédiction de son frère Bruno Giacometti, qui devait mourir en 2012 à l'âge vénérable de 104 ans. En 1990, Camille Claudel trouvait sa place dans le musée privé. Quatre ans après, c'était Rodin II. Le retour. Dessins et aquarelles. En 1996 Camille Claudel et Rodin, les amants terribles, refaisaient connaissance en Valais. En 2009 prenait place un «Rodin érotique». Le sexe joue un grand rôle dans l’œuvre de ce coureur de jupons. Après une pause de dix ans, la Fondation Gianadda noue aujourd'hui l'abondante gerbe. Elle offre un «Rodin-Giacometti». Cette fois, elle n'a pas dû multiplier les ronds de jambes. La manifestation lui a été proposée sur un plateau par le Musée Rodin et la Fondation Giacometti. Fondation française, je précise, puisqu'il en existe une autre zurichoise.

Une vision cohérente

Catherine Grenier, de la Fondation Giacometti, et Catherine Chevillot du Musée Rodin se sont donc mises en cheville. Il s'agissait pour elles de proposer une vision coordonnée, et surtout cohérente, des deux artistes. «Y a-t-il un lien entre Alberto Giacometti et Auguste Rodin? De quelle nature? De quelle intensité? Prenant quelle forme?» Telles sont les quatre questions posées par les deux co-commissaires. Il leur a fallu répondre, tout en trouvant la forme voulue pour leur démonstration. On sait que le bunker édifié comme lieu d'expositions par Léonard Gianadda (même si je sais qu'il hurle chaque fois qu'on prononce le mot «bunker»!) reste un endroit difficile. Surtout pour la sculpture. L'espace s'y révèle contraignant, avec cette galerie couverte courant le long des murs intérieurs et un énorme espace en principe vide au milieu. Je me souviens ainsi de la présentation tragique des chefs-d’œuvre grecs et romains du British Museum en 2014.

Alberto Giacometti avec "Les bourgeois de Calais". Photo Patricia Matisse, Archives de la Fondation Giacometti, couverture du catalogue.

L'autre difficulté était de ne pas multiplier les redites. Il y a eu beaucoup d'expositions Giacometti depuis que Catherine Grenier a repris d'une main de fer (je vous rassure tout de suite, elle est dans un gant de velours) la fondation dédiée au maître. Trop, sans doute. Si ces présentations offrent le mérite d'avoir mené le sculpteur vers de nouveaux publics, les anciens ont déjà tout vu dix fois. Du moins le croient-ils. Ils ont ainsi connu Giacometti en compagnie de Picasso, de l'art égyptien, de l'Angleterre, de Francis Bacon, ou de Marino Marini et Germaine Richier quand le Suisse n'était pas seul. Idem pour Rodin, dont Catherine Chevillot a conduit en maîtresse femme la réfection du musée parisien. Le malheureux sera vu mis à de nombreuses sauces. Il est ainsi intéressant de noter à son propos l'éventail des possibilités. Le montrer avec son maître Carrier-Belleuse à Compiègne le tirait vers le passé. Se retrouver avec Alberto Giacometti lui donne maintenant un coup de jeune. On pourra toujours le relier une autre fois avec Markus Lüpertz ou Thomas Houseago. Il semblera alors d'actualité...

Galeries photo

Les deux Catherine ont surmonté les écueils. L'exposition se regarde mieux qu'agréablement. Elle suggère des rapprochements autour de huit thèmes, dont bien sûr «L'homme qui marche». Il y a le problème du socle. En avoir ou pas. Celui de la déformation, toujours davantage dans l'air du temps. La série a préoccupé Giacometti deux générations après Rodin. Les têtes de Rita ou les dessins d'après Eluard du premier se retrouvent en bonne logique auprès des Hamako exotiques de Rodin. L'exploration d'un visage n'est jamais terminée. La relation au passé possède la même importance pour les deux hommes, même si Auguste Rodin est devenu collectionneur et Alberto Giacometti pas. L'accident apparaît salutaire et non plus disturbateur depuis Rodin. Le groupe importe autant à Giacometti qu'à Rodin. D'où un parallèle entre «Les bourgeois de Calais» du second et les «Places» du premier. Il y a enfin le modelé. Aucun des deux géants mis face à face ne constitue un tailleur de pierre. Ce sont des gens du plâtre et du bronze. Et par conséquent au départ des modeleurs de glaise.

La grande exposition se double d'autres présentations. Il y a une sur les portraits des deux sculpteurs, qui se sont souvent prêtés à l'exercice du photographe. Un effort a été fourni pour aligner des images souvent peu connues. Une autre galerie refait pour le public l'histoire des expositions Rodin et Giacometti à Martigny. Il y a enfin les œuvres des deux statuaires appartenant à la Fondation Gianadda elle-même. Celle-ci en a fait ses figures de proue. Il y a d'ailleurs trois énormes Rodin (un plasticien dont le musée parisien tire aujourd'hui encore des exemplaires) dans le jardin. Pour son quarantième anniversaire, la Fondation boucle en quelques sorte une boucle. Elle reviendra vers la fin de l'année à l'art suisse du XXe siècle. Ce sera avec une partie de la collection de Christoph Blocher. Vu la réputation de droite musclée du politicien, il va encore y avoir des grincements de dents médiatiques. L'été 2020 se verra placé sous le signe plus consensuel de Gustave Caillebotte.

Pratique

«Rodin-Giacometti», Fondation Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny, jusqu'au 24 novembre. Tél. 027 722 39 78, site www.gianadda.ch Ouvert tous les jours de 9h à 19h.

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