Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Gianadda présente à son tour à Martigny la Collection Ordrupggard

Constitué pendant la guerre de 1914 par l'assureur Wilhelm Hansen, cet ensemble danois regorge de Gauguin, de Monet, De Sisley ou de Corot. Il voyage pendant que leur musée reste en travaux.

Henny Hansen, Wilhelm Hansen et leur fils Knud vers 1925.

Crédits: DR

Et de trois! C'est la troisième fois que je vais vous parler de la Collection Hansen, qui voyage à travers le monde depuis Ordrupgaard, au Danemark. Ce musée situé tout près de Copenhague subissant des travaux, ses collections se promènent, histoire de se faire connaître. Notez que ce n'est pas la première fois que cette ancienne maison privée, construite dans les années 1910, se retrouve en chantier. Zaha Hadid avait déjà inventé un pavillon à la forme pour le moins étrange dans le parc. Il s'agit bien sûr de présenter les tableaux, naguère un peu entassés, de manière moderne. Il n'y a pas là que des impressionnistes, contrairement à ce que laisse entendre l'actuelle tournée. Le catalogue de la Fondation Gianadda nous montre Henny Hansen sous une toile de Vilhelm Hammershøi. Et comme le monde est petit, ce peintre danois à la pointe de la mode se retrouve aujourd'hui à Paris, dans ce Musée Jacquemart-André qui a accueilli l'an dernier les Hansen.

Pourquoi évoquer plusieurs fois la même exposition? Parce que chaque étape se révèle différente. La nature du lieu change les choses. A Paris, le Jacquemart-André accumulait les œuvres dans ce qui reste, en dépit de tous les efforts consentis, des chambres de bonnes améliorées. A Padoue, le Palazzo Zabarella offrait au contraire de surfaces immenses, qu'il s'agissait de meubler avec des toiles de petite taille. A Martigny, tout le monde connaît le bunker Gianadda, même si Léonard Gianadda déteste cette expression désobligeante. Il donne assez de place pour soixante pièces. A l'aise. Sur un fond jaune pâle. Jeanne Goupil, portraiturée à Tahiti par Paul Gauguin, fait à nouveau l'affiche, certes. Cela ne signifie pas que le choix soit identique en tous points. Le fonds Hansen se révèle riche. C'est l'une des plus belles collections d'art moderne de Scandinavie même si le Ny Carlsberg, dans la capitale danoise, n'apparaît pas mal non plus! Plusieurs des chefs-d’œuvre présentés de nos jours au Ny Carlsberg ont du reste appartenu aux Hansen.

Achats en commun

Toute collection possède une histoire. Il me faut maintenant rappeler celle-ci. Né en 1868, Wilhelm Hansen est un homme d'affaires et fondateur de compagnie d'assurances. Cette dernière fusionne plus tard avec une autre caisse, notre homme en devenant le directeur général. Il s'agit aussi d'un idéaliste. Le Danois s'est passionné pour le volapük, cette langue universelle rappelant l'espéranto. L'homme arrivé entendra par la suite offrir au public la contemplation des œuvres achetées par ses soins. Ses acquisitions se feront pour la plupart pendant la Première Guerre mondiale, où le marché de l'art n'apparaît pas si atone que ça. Hansen fondera même une compagnie pour réaliser des achats en commun. L'union fait la force, d'autant plus que les prix montent. Les quatre ventes après décès d'Edgar Degas flambent en 1918, alors que les Allemands canonnent Paris.

"Vendanges, Misère humaine" de Paul Gauguin. Photo DR.

Le consortium achète donc Degas, mais aussi Monet, Renoir, Pissarro, Gauguin ou Corot. S'agit-il d'un goût audacieux vers 1915? Plus du tout! Les vrais pionniers ont été dans les années 1870 des hommes comme le haut fonctionnaire des douanes Victor Chocquet ou le célèbre baryton Jean-Baptiste Faure. Puis le scandale impressionniste s'est tassé. En 1912, Degas est devenu «le peintre vivant le plus cher du monde» après une enchère de 435 000 francs or pour des danseuses il est vrai très sages. Quand Hansen entre en jeu, le fauvisme semble déjà une vieille lune, le cubisme se meurt et dada est né à Zurich. Il me paraît du coup permis de parler d'une collection «mainstream» pour l'époque, même si le mot n'existait pas encore, du moins dans ce sens-là.

Ventes après faillite

Constitué en trois ans à peine, l'ensemble de 165 toiles se retrouve mis à mal dès 1922. La faillite de la banque privée à laquelle Hansen avait énormément emprunté l'oblige à se créer des liquidités. Il vend donc par bribes, l'Etat ayant refusé de racheter l'ensemble en bloc à prix cassé. Le brasseur Carlsberg rachète. Le reste va en partie chez un certain Oskar Reinhart de Winterthour. Hansen se relève vite. Sa dette est épongée dès 1924. L'amateur va donc regarnir ses murs jusqu'en 1931. Puis il arrête. Un accident de la circulation met fin à ses jours en 1936. Deux ans plus tard, le fils qu'il avait adopté avec Henny meurt à 33 ans. La veuve va donc tout donner à l'Etat, sous réserve d'usufruit. Elle disparaît en 1951. Le musée ouvre au public deux ans plus tard.

Le Claude Monet précoce de 1865. Photo DR.

La Fondation Gianadda, qui renoue une nouvelle fois avec des «Trésors impressionnistes», a su se faire prêter des pièces essentielles. Il y a sept Gauguin, dont «Les arbres bleus» et «Vendanges, Misère humaine». Deux sommets. Corot n'est pas représenté par moins de huit toiles. Avant tout des paysages. Le Monet le plus frappant me semble une vue précoce de la Forêt de Fontainebleau. Les six Sisley demeurent très classiques. Les Pissarro un brin ennuyeux. De Delacroix, le public peut découvrir le portrait presque esquissé de George Sand, découpé dans un tableau qui la montrait avec Chopin. Quelques étoiles jugées mineures se sont fait une place, de Jules Dupré à Thomas Couture en passant par Karl Daubigny. Ces vedettes ordinairement vouées à la Série B amènent une diversité bienvenue. Dans l'atrium, une mer grise de Daubigny peut affronter sans honte une scène de chasse hivernale signée Courbet. Sur les tableaux, il ne faut pas regarder que la signature!

Pratique

«Trésors impressionnistes, La collection Odrupgaard», Fondation Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny, jusqu'au 16 juin. Tél. 027 722 39 78, site www.gianadda.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h.

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