Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Gianadda présente à Martigny la collection de Christoph Blocher

L'exposition se révèle plus complète qu'à Winterthour en 2015-2016. Elle est dominée par Albert Anker et Ferdinand Hodler. L'ensemble reste extrêmement sage.

Le Hodler faisant l'affiche. Il y a côte à côte trois de ses vues du Léman depuis Chexbres aux murs de la Fondation Gianadda. C'est impressionnant!

Crédits: Fondation Gianadda, Martigny 2019.

C’est dans la logique de la maison. La Fondation Gianadda, qui avait déjà exposé en 2015 la collection du propriétaire de biens fonciers Bruno Stefanini (1924-2018) de Winthertour (1), présente aujourd’hui celle de l’industriel schaffhousois Christoph Blocher. Elle reste ainsi dans la droite dure, marquée par un nationalisme certain. La chose n’est apparemment pas pour déplaire aux propriétaire des lieux. Léonard Gianadda n’est-il pas lui aussi un roi indiscuté de la construction? Il possède du coup un réel poids dans tout le Bas-Valais. Les trois hommes se sont par ailleurs faits tout seuls. Comme des grands. Un point commun qui compte beaucoup. «Le magicien de Martigny», comme l’appelait naguère la presse française, aime du reste à rappeler ses origines modestes. Il en fait même un titre de gloire.

Fils de pasteur, né septième enfant d’une fratrie de onze en 1940, Christoph Blocher a connu une ascension exceptionnelle. Elle ne lui a pas fait que des amis. L’employé qui a racheté un Ems Chemie quasi en faillite pour une faire une société dont le chiffre d’affaires a été multiplié par 80 s’est en effet lancé dans la politique suisse. Il a coiffé pendant vingt-six ans l’UDC. Une Union Démocratique du Centre, à laquelle ses adversaires reprochent d’avoir placé ledit centre très à droite. Blocher a été conseiller national. De 2004 à 2007, il a même fait partie du Conseil fédéral, ce qui aurait pu le conduire à la présidence. On se souvient des réactions d’alors. Fascisme! On sait à quelle point la presse adore faire peur et se faire peur à elle-même. Cette élection marquait bien sûr un net glissement politique et social, mais on a un peu trop crié au loup. Par rapport à un populiste dangereux comme James Schwarzenbach (1911-1994), l’homme des initiatives anti-étrangers, Blocher était un agneau. Un agneau noir tout de même (2)

Une forme de déviance

Les conseillers fédéraux (ou les conseillères fédérales) se caractérisent en général par leur absence d’intérêt pour la culture. Ils savent lire et écrire, plus bien sûr compter, mais leurs intérêts ne vont guère plus loin. Le fait qu’un Blocher devenu milliardaire collectionne de la peinture a quelque chose de déviant. C’est pourtant là une passion venue de loin. Elle remonte aux reproductions de tableaux helvétiques se trouvant chez ses parents. Le septuagénaire possède ainsi aujourd'hui pour de vrai des images qu’il a longtemps vues en photos aux murs. Blocher a très vite fait des achats. Il lui a fallu revendre les premiers d’entre eux quand il s’est endetté jusqu’au coup afin de racheter Ems Chemie. Il a continué par la suite en grand, s’opposant parfois en vente publique, ou chez les marchands, à Bruno Stefanini. D’où une hausse insensée du prix de la peinture suisse de la fin du XIXe et des débuts du XXe siècles. Les deux hommes se ressemblaient dans leur indifférence pour la création contemporaine. Elle leur semblait sans doute dénuée de racines locales.

Christoph Blocher devant "La petite amie" d'Anker, son tableau préféré. Photo Valentin Flauraux, Keystone.

Bruno Stefanini, dont la Fondation Gianadda conserve quelques dépôts plus ou moins permanents au sous-sol, était un boulimique. Il aurait acquis durant sa longue existence 100 000 œuvres, dont quelques châteaux et de nombreux souvenirs historiques. Blocher, lui, reste un sélectif. Il se focalise sur quelques artistes. Son goût profond, celui qui le caractérise, est la peinture d’Albert Anker (1831-1910). Le Bernois a multiplié les images rassurantes d’un monde rural épargné par la modernité. Celui de Silvia Blocher, très présente dans la vie de Christoph, irait plutôt vers Ferdinand Hodler(1853-1918). Mais un Hodler sage. Pas de compositions symbolistes chez le couple. Peu d’images tirées de l’Histoire suisse, ce qui peut surprendre. Les deux magnifiques esquisses pour «Unanimité»visibles à Martigny racontent ainsi un fait survenu au XVIe siècle à Hanovre.

Deux tableaux surprenants

Ces deux artistes dominent largement la sélection présentée en Valais. Pour Anker, il s’agit presque d’une exposition en soi, avec des toiles importantes, même s’il est permis de trouver le Bernois doucereux. Les autres créateurs choisis sont là comme faire-valoir. Il y a le Lucernois Robert Zünd (1826-1909), le Genevois Alexandre Calame (1810-1864), le Vaudois Félix Vallotton (1865-1925) ou l’apatride Giovannni Segantini (1858-1899). Des gens très bien. Mais de tous, les Blocher n’ont retenu que des toiles raisonnables, d’où une légère impression d’ennui. Il n’y a en fait que deux tableaux hors-normes. L’un l’est par le sujet. Il s’agit du «Paysage avec saltimbanques» dû au Genevois Edouard Castres (1838-1902), où les gens du voyage sont refoulés au cœur de l’hiver par des policiers à cheval. L’autre surprend par son extravagance. C’est «La fuite en Egypte» du Grison Augusto Giacometti, achetée en juin dernier chez Sotheby’s Zurich. Cette composition de 1916 se situe entre le symbolisme et l’abstraction.Il serait temps de réaliser qu’Augusto a été un bien plus grand créateur que son cousin Giovanni.

L'une des nombreuses natures mortes d'Anker proposées dans le parcours. Photo Fondation Gianadda, Martigny 2019.

Que dire pour terminer? Que d’un avis général allant de la droite à la gauche politique, il passe pour facile d’exposer les tableaux appartenant à Christoph Blocher. L’homme prête volontiers. Les emprunteurs peuvent choisir les œuvres en consultant de gros classeurs. Le propriétaire ne se mêle pas de l’accrochage. Ou peu. Il refuse juste de sponsoriser les expositions auxquelles il prête, ce qui me semble normal. Tout se passe ensuite très bien. Le long dialogue entre l’industriel (qui a aujourd’hui passé la main non pas à l’un de ses fils, mais à sa fille Magdalena) et le commissaire Matthias Frehner (3) publié dans le catalogue semble plutôt cordial. Normalement, les visiteurs accourent. Ce fut le cas à Winterthour, quand Christoph Blocher y a présenté une partie de sa collection à la Fondation Oskar Reinhart (devenue depuis le Kunst Museum) en 2015-2016. Un record de fréquentation. Les choses partent plus mollement à Martigny, qui montre pourtant davantage de choses en utilisant presque toute la surface de la Fondation. 

Dépôts en construction

Il ne s’agit, il est vrai, pas d’une dernière occasion de voir cet ensemble. Si Blocher a sagement renoncé à l’idée de créer un musée de plus en Suisse, où il y en a déjà trop, l’homme prévoit néanmoins l’avenir. Ses œuvres se verront stockées dans des salles en cours de construction. Elles seront par la suite disponibles pour des expositions. Une seule toile. Ou alors un ensemble. Elles demeureront ainsi visibles par le public. A ce propos, le catalogue annonce un petit pas de côté de Monsieur peinture suisse. Blocher vient d’acheter deux grands dessins du Van Gogh des débuts (qui ne sont pas montrés en Valais). Je vous rassure tout de même. Anker et Van Gogh ont été en correspondance!

"La fuite en Egypte" d'Augusto Giacometti. Photo Sotheby's, Zurich 2019.

(1) Stefanini rachetait avec sa société Terrestra quantité d’immeubles dont il touchait les revenus. Il passait pour les entretenir le moins possible.
(2) Je vous rappelle le rôle qu’ont joué les moutons noirs et blancs dans les campagnes de votation de l’UDC.
(3) Matthias Frehner est depuis des années le directeur du Kunstmuseum de Berne.

Pratique

«Chefs-d’œuvre suisses, Collection Christoph Blocher», Fondation Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny, jusqu’au 14 juin 2020. Tél. 027 722 39 78,site www.gianadda.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h.

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