Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Gianadda expose à Martigny Gustave Caillebotte "impressioniste et moderne"

Mort à 46 ans, le peintre est représenté par quelques toiles majeures, mais aussi des oeuvres plus faibles. On ne l'avait plus revu en Suisse depuis 2005.

"Dans un café", venu de Rouen.

Crédits: DR.

Ce fut longtemps un nom. Celui-ci recouvrait un collectionneur, léguant en 1894 à la France des tableaux impressionnistes que celle-ci aurait en grande partie refusés. La «donation Caillebotte» est devenue le symbole même d’un l’aveuglement de l’État. Celui-ci reste incapable de comprendre la nouveauté picturale. Ce «non» est du coup devenu le pendant de la légende d’un Van Gogh n’ayant vendu qu’une seule toile avant son suicide de 1890. Les pionniers de l’art moderne se doivent de vivre dans l’incompréhension et le rejet. Plus la pauvreté, si possible. La vie de bohème telle qu'on l'imagine. Comme à l'opéra.

Tout a changé depuis. On sait aujourd’hui que l’affaire du don Caillebotte, réglée par son frère Martial et Auguste Renoir, fut en fait complexe. Négocier avec l’État n’offre jamais rien de facile. L’impressionnisme est par ailleurs en passe de devenir une vieille lune, ce qui semble bien normal après un siècle et demi. Gustave Caillebotte est enfin redevenu à juste titre le peintre qu’il fut durant sa courte vie. Même si ses derniers autoportraits montrent un vieillard, l’homme s’est éteint à 46 ans seulement. C’était pourtant un sportif accompli, surtout en aviron. Un homme de plein air pratiquant le jardinage presque en professionnel. Un philatéliste émérite. Activité plus casanière cette fois, il est vrai. Caillebotte semble ainsi (tout n'est pas clair) décédé d’une congestion cérébrale en pleine activité.

Présentation serrée

La Fondation Gianadda consacre son été à l’artiste. Exposition plusieurs fois repoussée. Le commissaire Daniel Marchesseau avait de la peine à réunir assez de toiles. Puis le fut la pandémie. Aujourd’hui, le musée privé de Martigny en offre son content, avec un accrochage serré sur des murs repeints en rouge pompéien, l’une des couleurs favorites de la fin du XIXe siècle. Il y a comme toujours une suite en sous-sol. Plutôt didactique. Elle se voit consacrée à l’étude la perspective chez Caillebotte, qui a souvent joué (comme James Tissot) d’une distorsion devenant très visible dans certaines de ses scènes d’intérieur. La chose prouve qu’il s’agit d’une peinture savante, construite, avec croquis préparatoires et études à l’huile. D’un art très éloigné de la spontanéité prêtée à des impressionnistes reflétant l’éphémère réalité du plein air.

"Le Pont de l'Europe", qui se trouve au Petit Palais genevois. Photo DR.

Enfant de la nouvelle bourgeoisie formée par l’essor commercial du règne de Napoléon III (son père semble tiré d’un roman d’Emile Zola), Gustave Caillebotte a en fait mené une vie de dilettante. Il a dépensé avec son frère sans trop compter l’argent amassé. L’homme n’en a pas moins passablement peint. Son œuvre est cependant longtemps resté peu visible, gardé par la famille. Le Musée du Luxembourg, puis ses héritiers le Jeu de Paume et Orsay, n’ont longtemps montré que la plus belle version des «Raboteurs de parquet». Des ouvriers œuvrant dans une des maisons Caillebotte. La toile avait été ajoutée par les exécuteurs testamentaires au legs, son auteur ne se sentant pas digne de partager des cimaises muséales avec Degas ou Monet.

Retour en grâce

C’est bien plus tard que Caillebotte a refait surface. Une galerie privée parisienne organisa la première rétrospective en 1951. Quelques années plus tard, l’Art Institute de Chicago acquit son œuvre maîtresse, «Vue de Paris, temps de pluie» (1877). Une vaste peinture qui n’a bien sûr pas accompli le voyage de Martigny. En 1984, un superbe Caillebotte de la série des hommes au balcon regardant les Grands Boulevards (symbole de modernité) frappait à la Fondation de l’Hermitage, inaugurée cette année-là à Lausanne. Dès lors sortirent des toiles, pour la plupart admirables. C’est à partir de la rétrospective du Grand Palais (puis Chicago) de 1994-1995 que le public réalisa qu’il s’agissait là d’un écrémage. Comme pour Manet, il y avait le reste. Parfois inachevé. Souvent très esquissé. Avec des sujets difficiles à l’occasion, comme des abats de viande. On entrait, avec cette part restée intime, dans le mineur.

"Le raboteurs de parquet", envoyés par le Musée d'Orsay. Photo RMN.

Il y a en ce moment un peu des deux à Martigny, qui succède à ainsi à l’exposition montée à la Fondation de l’Hermitage en 2005. Venus de Paris, «Les raboteurs de parquet» illustrent la couverture du catalogue. Les Ghez genevois ont confié «Le Pont de l’Europe» qui faisait la gloire de leur musée du Petit Palais, fermé depuis des décennies. D’autres oeuvres-clefs se voient évoquées par des préparations ou des répliques. Une série se voit réunie autour du «Père Magloire», qui a servi au peintre de rustique modèle avec sa blouse bleue. «Un balcon, boulevard Haussmann», «Intérieur, Femme à la fenêtre» (une œuvre particulièrement étouffante) et l’étonnant «Vue prise à travers un balcon» (qui anticipe Matisse) évoquent le peintre de la vie parisienne moderne. Le très beau «Dans un café», arrivé de Rouen, complète avec justesse cette évocation citadine.

A contre-bâtiment

Mais il y a aussi le reste… Caillebotte a complaisamment peint des jardins. Les siens du reste. Des fleurs. Des portraits, à l’inspiration inégale. Des bateaux croisant sur la Seine. Du linge en train de sécher flottant au vent. Plus proches de l’impressionnisme classique, ou du moins de la vision que nous en avons aujourd’hui, ces choses apparaissent tout de même secondaires. Ou pour être plus exact, elles correspondent moins au goût actuel, qui préfère les grands morceaux de peinture. Il faut dire que la présentation adoptée n’aide pas. Elle se révèle, comme je lai déjà dit, serrée ce qui correspond effectivement aux pratiques des années 1890. Mais il y a ici le bâtiment brutaliste des années 1970. Il vient sans cesse rappeler sa présence. Un édifice vieilli qui supporte finalement les seuls chefs-d’œuvre.

"Autoportrait aux pinceaux". Photo DR.

Du monde vient certes voir cette exposition, par ailleurs bien conduite. Moins que jadis, bien sûr! Nous n’en sommes plus aux 263 332 visiteurs du Modigliani de 1990. Le temps a passé. La nouvelle génération n’a pas remplacé des têtes souvent blanches. D’autres lieux suisses ont pris leur essor. La création contemporaine s’est imposée un peu partout. La Fondation Gianadda, elle, n’a pas changé. Ses catalogues non plus, hélas. Celui consacré à Caillebotte contient les images de nombreuses pièces de comparaison, fort bien choisies. Mais quelle confusion entre ce qui est aux murs et ce qui n’y figure pas. Et comment s’y retrouver dans les textes? Il s’agit pourtant là de problèmes avec la maquette qui devraient trouver une solution…

Pratique

«Gustave Caillebotte, Impressionniste et moderne», Fondation Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny, jusqu’au 21 novembre. Tél. 027 722 39 78, site www.gianadda.ch Ouvert tous les jours de 9h à 19h.

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