Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Giacometti de Zurich rend hommage à Ottilia, la soeur d'Alberto

Morte en 1937 à 33 ans, la fille de Giovanni et d'Annetta a fait une modeste carrière de tisserande. Le Kunsthaus montre avant tout le modèle d'un peintre et d'un sculpteur.

Ottilia par son père Giovanni Giacometti.

Crédits: Kunsthaus, Zurich 2020.

C’est une histoire de famille. Une famille aussi royale pour les Suisses que la dynastie des Knie (comme le cirque du même nom). Il suffit de prononcer le mot de Giacometti. Les gens voient déjà la tribu entière. Il y a Giovanni, le père, un peintre à la réputation un peu surfaite à mon avis. Annetta, la mère devenant matriarche avec les années. Et puis les enfants. Autour d’Alberto, le génie, se tient ainsi Diego, le frère qui aura vécu dans son ombre avant de créer des meubles en bronze aujourd’hui très recherchés. Plus Bruno, l’architecte, mort à quelque 105 ans,

Dans ce portrait de groupe manque cependant quelqu’un. C’est Ottilia. La sœur. Née en 1904, l’unique fille de Giovanni et Annetta reste la femme invisible. Une chose intolérable dans nos années de féminisme militant. Le Kunsthaus de Zurich, qui abrite la Fondation Giacometti, a donc décidé de consacrer une exposition entière à celle qui fut avant tout un patient modèle. Poser pour Alberto n’était pas une partie de plaisir. Deux de ses modèles au moins ont raconté leurs séances de torture. Il s’agit de l’Américain James Lord et du Japonais Isaku Yanaihara. Ottilia n’en a pas moins siégé pour son père enfant, puis pour son frère adolescente.

Mariage à Genève

Qui est Ottilia? C’est à tenter de le dire que s’est attelé le commissaire invité Casimiro Di Crescenzo. En quelque 76 œuvres, présentées aurez-de-chaussée du Kunsthaus, l’identité se développe petit à petit à partir de portraits silencieux. Le visiteur voit la fillette, puis la jeune fille bien élevée par une mère qui ne devait pas être commode. Ottilia a également voulu développer par la suite une activité artistique. Mais traditionnelle. Convenable. Modeste. Elle a donc suivi à Berne une école de tissage afin de créer des œuvres dans la veine du Val Bergaglia. Quelque chose ne dérangeant surtout personne.

Ottilia sur son lit de mort. Photo Succession Alberto Giacometti, ADAGP, Kunsthaus, Zurich 2020.

En 1933, Ottilia rencontre dans les Grisons de docteur François Berthoud de Genève. Le mariage a lieu. Les conjoints partent en croisière. L’épousée attend en 1937 l’enfant désiré. Il naît le jour de l’anniversaire d’Alberto. Mais c’est le drame. Quelques heures plus tard, Ottilia s’éteint. Annetta part s’occuper à Genève du petit Silvio. Son unique petit-fils. Bruno et Odette n’auront en effet pas de descendance en 72 ans de mariage. Alberto et Annette non plus. La grand’mère ne restera cependant pas seule à veiller sur le bébé, puis l’enfant. Revenu à Genève de janvier 1942 à septembre 1945, Alberto aura sur lui un œil, en parfait accord avec son beau-frère. A Genève, il modèlera notamment dans sa petite chambre d’hôtel de Rive trois sculptures montrant un garçon âgé d’entre cinq et huit ans.

Une certaine fatigue

C’est cette histoire un peu triste que raconte aujourd’hui le Kunsthaus, où il lui faut bien animer la Fondation suisse consacrée au sculpteur, la française étant gérée de façon archi dynamique par Catherine Grenier. Il s’agit de trouver sans cesse des sujets nouveaux. Celui-ci semblait novateur. L’idée fonctionne, bien sûr, mais elle sent tout de même la fatigue. Il y a du reste en ce moment un emballement autour de Giacometti qui ne le sert pas forcément. On sait à quel point le Musée Picasso de Paris a usé ces dernières années le maître espagnol, proposé à tout bout de champ et mis à toutes les sauces. Il convient de garder une certaine rareté, nécessaire au maintien du désir. La meilleure façon de maintenir haute la flamme autour du nom serait de montrer une fois dans la Fondation Augusto Giacometti. Le cousin. Un admirable peintre symboliste dans sa jeunesse. Seulement voilà! L’entente avec l’autre branche de la famille restait loin de la perfection.

L’exposition dédiée à la mémoire d’Ottilia (où ne figure aucun de ses tissages, pour autant qu’il m’en souvienne) me permet de fixer un peu pour vous l’activité d’un Kunsthaus déconfiné depuis le 15 mai. Les dates se sont bien entendu vues bouleversées. «Poésie de la ligne», un petit accrochage de dessins italiens anciens tirés du fonds, dont je vous ai parlé, reste aux murs jusqu’au 19 juillet. «Semer à tout vent», l’exposition sur les années folles qui devait commencer en avril, s’est vue déplacé entre le 3 juillet et le 11 octobre. «Paysages, lieux de peinture» se déroulera du 17 juillet au 8 novembre. Kader Attia sera l’hôte du Kunsthaus du 21 août au 15 novembre. «Wild at Heart», qui cache en dépit de son titre «beatnik» une histoire du romantisme dans la peinture suisse, est prévu du 13 novembre au 14 février 2021. L’année se terminera avec Ottilie W. Roerderstein, une artiste suisse à redécouvrir, pour ne pas dire à découvrir. 2020 ira ainsi d’Ottilia en Ottilie. Une façon comme une autre de lier la gerbe.

Pratique

«Ottilia Giacometti», Kunsthaus, 1, Heimplatz, Zurich, jusqu’au 19 juillet. Tél. 044 253 84 84, site www.kunsthaus.ch Ouvert le dimanche, le mardi, le vendredi et le samedi de 10h à 18h, les mercredis et jeudis de 10h à 20h.

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