Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Gandur revient avec de la peinture abstraite au Musée d'art de Pully

Le parcours va cette fois de 1950 aux années 1980. De nouveaux achats ont amené une nouvelle génération. Il y a tout de même Soulages ou Vasarely.

Jules Olitzki, 1980.

Crédits: Musée d'art de Pully, 2021

Nous étions en 2012. Cette chronique n’existait pas encore. C’est pour la «Tribune de Genève» que j’avais interrogé Eric de Chassey, qui dirigeait à Rome la Villa Médicis. L’homme était venu au Musée Rath régler l’accrochage de «Les sujets de l’abstraction». L’exposition devait révéler au public local la partie «art moderne» de la Collection Jean Claude Gandur. La polémique faisait alors rage. Ces tableaux devaient-ils, ou non, rejoindre le Musée d’art et d’histoire (MAH), alors dirigé par Jean-Yves Marin? La Fondation Gandur était en effet supposée s’intégrer globalement au projet, via un don de 40 millions pour la restauration et surtout l’agrandissement du bâtiment. On sait que tout a fini par capoter. La votation municipale (seuls les habitants de la commune de Genève pouvaient s’exprimer) a débouché sur un «non» assez net en février 2016.

Soulages, bien sûr! Photo Musée d'art de Pully, 2021.

Le MAH est depuis parti pour d’autres aventures. Elles tiennent du roman-feuilleton. Jean Claude Gandur a pour sa part regardé ailleurs, surtout en France, pour voir si l’herbe y était plus verte. Il a notamment exposé, toujours de la peinture abstraite européenne, au Mémorial de Caen. C’était en juin 2020, pendant une accalmie de la pandémie. Je vous en ai parlé. L’ensemble donnait l’impression à la fois d’une diversification et d’un enrichissement. En dépit du cadre épouvantable de ce bunker (vous me direz qu’un bunker s’accorde à l’idée d’un mémorial de guerre!), l’exposition produisait un bel effet, avec ses grandes toiles allant de 1945 au milieu des années 1960. La période canonique de l’abstraction européenne, même s’il en existé une autre avant le conflit déjà, avec des gens comme Marcelle Cahn, Jean Gorin ou César Domela. Des peintres ne faisant pas partie de la Fondation Gandur pour l’art, créée en 2010 au moment des tractations genevoises.

Jusqu'en novembre

Aujourd’hui, cette dernière revient en Suisse romande, mais sur un terrain moins polémique. C’est le Musée d’art de Pully, dirigé par Delphine Rivier, qui accueille «Abstractions plurielles, 1950-1980». Ce sera là son unique apport 2021, puisque la manifestation a d’ores et déjà été prolongée jusqu’en novembre, avec une pause estivale. Delphine s’attend à des soubresauts sanitaires. Autant du coup voir large! Surtout si l’on désire avec cette proposition prestigieuse attirer des visiteurs arrivant d’au-delà de frontières, devenues aujourd’hui aussi hermétiques qu’un poème de Mallarmé. Il ne faut par que le commissaire Yan Schubert, conservateur à la Fondation, ait travaillé pour rien.

Tinguely et Calder. Photo Laurent Gilliéron, Keystone.

Par rapport à Caen, il y a quelques mois, il y a un net glissement temporel. L’exposition va plus avant. «La chose tient à la politique d’achats de Jean Claude Gandur», explique Yan Schubert. «Il tend à sortir peu à peu du cadre initialement fixé. L’ensemble qu’il forme dans la peinture, parallèlement aux arts décoratifs, à l’archéologie ou maintenant la jeune peinture africaine, comprend aujourd’hui une génération supplémentaire avec des créateurs comme Martin Barré ou Jules Olitzki.» Ce ne sera pas forcément la station terminus. «Il serait imaginable d’englober les tendances «néo» qui se sont profilées depuis les années 80.» Il faut dire que le collectionneur se montre pour le moins actif. «Dans ce seul domaine de la Fondation, nous avons acquis 80 œuvres en 2020.» Peu de Suisses. Il n’y a là ni Rolf Iseli, ni John Armleder, ni Charles Rollier. Pour le moment en tous cas.

Tonalité européenne

La tonalité demeure cependant résolument européenne. Une question de prix. Mais aussi une certaine originalité, et l’envie d’aller en dehors des sentiers (ici, ce seraient plutôt des autoroutes) battu(e)s. L’abstraction française, italienne, espagnole, ou celle de la dernière «Ecole de Paris» formée par des gens venus de Hongrie, d’Allemagne, de Suisse ou de Russie, a longtemps eu mauvaise presse. Elle aurait gardé quelque chose d’étriqué par rapport à l’américaine. Ce ne serait pas une simple question de format, l’ego des auteurs ayant réclamé moins de surface. Ces artistes de l’Ancien Monde seraient restés trop sages. Trop classiques. Pendant longtemps Hans Hartung, dont un énorme diptyque de 1987 ouvre l’exposition pulliérane, a il est vrai agrandi des esquisses. Nous étions ici à l’opposé du geste des «drippings» dégoulinants de Jackson Pollock. D’où une sorte de dévaluation intellectuelle. Notez que Hartung s’est bien rattrapé à la fin. Son diptyque noir est bleu est réalisé par un homme diminué physiquement au pistolet!

Sam Francis. Un Américain certes, mais alors très présent en Europe. Photo Musée d'art de Pully.

Il fallait une progression. Un rythme. Un parti-pris. «Je n’ai pas adopté l'ordre chronologique», précise Yan Schubert. «J’ai réparti les œuvres par thèmes.» Il ne s’agit bien sûr pas de sujets. Le mot aurait renvoyé à une figuration inexistante. Tout commence donc par des «Véhémences» pour se terminer avec Supports/Surfaces. L’éphémère mouvement (même si un Claude Viallat lui reste toujours fidèle) du Sud de la France abandonnait le châssis afin de créer des toiles libres. Une forme de tridimensionnalité. «Une salle, située au second étage, nous permet ainsi de clore avec des gens actuellement sous-estimés comme Jean-Pierre Pincemin, François Arnal, Daniel Dezeuze ou Vincent Bioulès, avant que ce dernier se convertisse à la figuration.» Ce choix renforce la spécificité du parcours, qui comprend également des noms en vogue allant de Soulages à Dubuffet en passant par Vasarely. Il existe plusieurs manières de raconter la seconde moitié du XXe siècle. «Nous serions ici plus proche du Musée d’art moderne de la Ville de Paris que du Centre Pompidou.» Un Centre où l’on sort aujourd'hui bien rarement des clous…

Conçu pour des salles basses

La présentation se révèle aérée. Simple. Claire. «Il a fallu jouer avec les espaces. Tenir compte de la faible hauteur des plafonds.» Pas d’œuvres surdimensionnées, donc, même si un triptyque de Jean Degottex excède tout de même les quatre mètres de large. «Il était heureusement en longueur! Cela dit, nous hésitons à acquérir des pièces monumentales dont la gestion se révélerait par trop compliquée.» Pour cela, il faut un lieu fixe. Un musée qui ne soit pas, comme ici, une ancienne maison de village. Or pour l’instant, la Fondation reste itinérante, comme certains cirques. En plein développement, elle bouge à tous les sens du terme. Du coup, mais comment dire sans médire? Le MAH, avec sa rigidité, n’est pour elle même pas un regret.

Pratique

«Calder, Soulages, Vasarely, Abstractions plurielles», Musée d’art de Pully, 2, chemin Davel, Pully, jusqu’au 21 novembre. Fermé l’été du 27 juin au 7 septembre. Tél. 021 721 38 00, site www.museedartdepully.ch Achat de billets en ligne recommandé (mais la jauge est assez large pour s’abstenir selon moi en semaine!) Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 18h, les samedis et dimanches de 11h à 18h.

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