Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Custodia de Paris recompose "La famille Van Campen" de Frans Hals

L'énorme tableau a été découpé. Les fragments dispersés. L'essentiel figure aujourd'hui aux cimaises en compagnie d'autres effigies de groupe dues à Hals.

Les enfants de droite. Ce fragment arrive de Bruxelles.

Crédits: Musée royaux de Belgique, Bruxelles 2019, Fondation Custodia, Paris 2019.

Une main criminelle a sévi quelque part à un moment indéterminé. Autant dire qu'avec de si faibles indices on n'est pas près de connaître le nom du coupable qui a découpé en plusieurs morceaux le «Portrait de la famille Van Campen» de Frans Hals (vers 1582-1666). Un tableau colossal pour une famille bourgeoise de l'époque. L’œuvre devait originellement mesurer presque quatre mètres de large, alors que les maisons privées hollandaises demeuraient alors étroites. C'est à sa reconstitution que s'est attaquée la Fondation Lugt de Paris. Un musée privé dont le siège se trouve à deux pas de l'Assemblée nationale. Une institution avant tout vouée au patrimoine néerlandais. Je vous en ai du reste déjà plusieurs fois parlé.

Tout a commencé en 2011 avec l'acquisition du morceau de gauche par le musée de Toledo, dans l'Ohio. Une composition un peu entassée, et pour tout dire déséquilibrée. Le spectateur se serait attendu à quelque chose de supplémentaire à droite. L'autographie de l’œuvre question n'a pas toujours été admise. Un problème récurrent avec Hals, qui a été beaucoup imité de son vivant, avant de servir au XIXe siècle de modèle à des artistes comme Courbet ou Manet. Le catalogue de ses peintures (on ne connaît de lui aucun dessin) tend ainsi à fluctuer. Les Van Campen posaient par ailleurs un piège. Sous la fillette en bas à gauche, il y a une signature et une date: Salomon de Bray, 1628. Un excellent peintre, du reste, que ce Salomon! Nous savons aujourd'hui qu'il a ajouté cet enfant supplémentaire à un tableau réalisé cinq ou six ans avant par son collègue. Raccord parfait. Hals n'était peut-être pas libre ce jour-là. La chose n'avait rien d'insolite à l'époque. Une effigie suivait le cours de la vie des gens représentés. On la retouchait.

Personnage effacé

En 2016, les Musées royaux des beaux-arts de Bruxelles faisaient nettoyer un portrait collectif d'enfants de Hals, dont il était entré en possession courant 1928. Il fallait notamment éliminer des repeints. Sont ainsi apparues les traces de personnages disparus. Bingo! Elles coïncidaient avec celles d'acteurs éliminés dans la toile de Toledo également rafraîchie. Une jeune femme s'est ainsi vue exclue. Totalement. Elle avait le tort de se trouver au beau milieu des autres. Juste sous les ciseaux. Il n'en subsiste que quelques plis de robe, jusqu'ici maquillés. Cette double restauration a en outre permis d'ajouter un élément au puzzle. Un jeune garçon conservé dans une collection privée s'ajustait parfaitement à l'ensemble, dont il manque encore un morceau. Celui du bas à droite. Vu l'absence de tête peinte, il n'a sans doute pas été conservé...

Le portrait de Madrid. L'identité des personnages reste inconnue. Photo Museo Thyssen, Madrid 2019.

Autour de ce tableau, la Fondation Custodia a réuni plusieurs portraits de famille de Hals. Il y a celui de Londres, celui de Cincinnati et surtout celui, assurément le plus beau, que possèdent les Thyssen depuis le début des années 1930. Cette merveille se trouve donc aujourd'hui dans leur musée de Madrid. Le reste des cimaises est occupé par quelques toiles hollandaises de la même époque représentant des enfants. Propriétés de la Fondation Lugt. Plus des dessins. Beaucoup de dessins, avec plein de bambins. Les arts graphiques forment le fonds de commerce de l'institution, créée par le grand expert Frits Lugt et sa richissime épouse.

Une occasion rare

Il faut bien sûr profiter de l'occasion. Les expositions Hals restent rares. Je me souviens d'avoir vu celle de Washington-Londres-Haarlem en 1989-1990. Heureusement que la Fondation Custodia a su se trouver un public, depuis qu'elle s'est séparée de l'institut néerlandais! Il y a plusieurs années déjà que le lieu a cessé de rester désert. Il faut dire qu'il ne fait pas que proposer aujourd'hui de bons accrochages. Il sait aussi le faire savoir par une excellente communication.

Pratique

«Frans Hals, Portraits de famille», Fondation Custodia, 121, rue de Lille, Paris, jusqu'au 25 août. Tél. 00331 47 65 75 19, site www.fondationcustodia.fr Ouvert du mardi au dimanche de 12h à 18h.

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