Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Bolle rend hommage à Morges au photographe Alphonse Dériaz

Mort en 1889, le Vaudois s'est installé dans la petite ville après avoir connu Londres, l'Australie, les Etats-Unis et Paris. Il y est devenu portraitiste. Parfois avec talent.

L'homme au calot de l'affiche.

Crédits: Fondation Bolle, Morges 2020.

Je m’en doutais. Maintenant, j’en suis sûr. La rue Louis-de-Savoie, où la Fondation Bolle se trouve à Morges, n’a guère changé depuis le milieu du XIXe siècle (1). Il y a les mêmes maisons, avec le château médiéval venant boucher la perspective. La preuve existe. J’ai vu l’image datant des années 1870. Elle fait partie de la rétrospective consacrée jusqu’au 6 décembre par cette modeste (mais utile) entité privée à Alphonse Dériaz (1827-1889). Il s’agit du fondateur d’une dynastie de photographes existant encore. Il y a même aujourd’hui deux générations en activité. Armand Junior, qui est pourtant le père. Et Lionel, le fils, né en 1969. Une durée étonnante pour un studio, si l’on pense que la maison a été fondée il y a cent cinquante ans.

L'actuelle rue Louis-de-Savoie. Photo Fondation Bolle, Morges 2020.

Aujourd’hui honoré à juste titre dans ce Morges où il a longtemps exercé, Alphonse a commencé par mener une vie aventureuse. L’homme était de Baulmes, au pied du Jura. Un endroit d’où l’on ne sortait en principe pas dans les années 1840. Seulement voilà! Comme beaucoup de Suisses de son temps (contrairement à ce que croient nos amis français!), le jeune homme avait la fibre aventurière. Il est parti pour l’Angleterre victorienne. Puis il a fait le grand saut. L’Australie et les Etats-Unis juste avant la Guerre de Sécession. Ce fut ensuite Paris. Il s’y est mis à l’image argentique en compagnie d’Abel Niépce le neveu de l’inventeur du médium Nicéphore Niépce. La chose lui a permis de participer à l’une des grandes aventures du jeune 8e art. Dès 1865, le Vaudois a donné des vues de monuments pour la Commission des monuments historiques. On aimerait bien les voir une fois. Il s’agit là, en plein règne de Napoléon III, des balbutiements de ce que constituerait aujourd’hui (j'extrapole un peu) les enquêtes de la DATAR.

"La fête des bouchers"

La guerre franco-prussienne de 1870 a incité le quadragénaire, devenu veuf, à rentrer au pays. Morges a dû lui semblé bien petit, mais il y a trouvé sa place. Remarié à une dame qui n’a pas l’air drôle sur ses effigies (mais on ne sourit jamais chez Alphonse Dériaz), il a ainsi pu former leur fils Armand tout en faisant poser la ville. Portraits collectifs, en général. Il suffit de regarder sa «Fête des bouchers» de 1875. Non seulement les fournisseurs de viande sont là, en groupes bien ordonnés dans la rue, mais les habitants à l’arrière ont voulu profiter de l’occasion. Ils paradent aux fenêtres. C’est une des réussites de Dériaz en plein air, comme sa Compagnie de chemin de fer de l’Ouest, avec locomotive, de 1872. Notre homme préfère en temps normal le studio, où il reprend sans cesse les mêmes rideaux et les mêmes toiles peintes notamment à l’intention des militaires tout proches de la caserne de Bière.

Le vieux pêcheur. Photo Fondation Bolle, Morges 2020.

Il y a du bon et du moins bon chez Alphonse Dériaz, qui réussit parfois une très belle image. Je pense à celle de son pêcheur à la barbe blanche digne de Claude Monet. Une vue d’extérieur, bien sûr. Je songe aussi au personnage assis, calot sur la tête, faisant l’affiche. Dériaz joue ici en virtuose de la netteté et du flou. Le spectateur peut compter les mailles de la jaquette en tricot, alors que le guéridon où un bras s’appuie reste fantomatique. Il y a également une série troublante. C’est celle des petits métiers, dont les représentants locaux se retrouvent sur un fond neutre (2). Je pense notamment au ramoneur de 1875. Nous sommes face à l’ancêtre inconscient des trois suites entreprise par Irving Penn en 1950-1951 à Paris, Londres et New York. Avec une différence. Dériaz figure des professions bien établies, alors que l’Américain nous montre avec tout son talent des survivants condamnés à court terme.

Effets de décomposition

L’exposition Dériaz occupe l’étage de la Fondation Bolle. Trois salles. Aucun tirage d’époque, ou «vintage», aux murs. Il s’agit toujours d’épreuves récentes, obtenues à l'aide de négatifs sur plaques de verre parfois dans un état préoccupant. Le travail de décomposition a commencé. Un parti-pris clair a été adopté (contrairement à celui de la rétrospective Boissonnas de Musée Rath à Genève). La plaque entière se voit reproduite. La chose signifie que le spectateur subit les taches annonçant la mort de l’image et qu’il voit des parties que Dériaz eut certainement coupées. Il y a un moment où la toile de fond s’arrête pour laisser entrevoir le fond du studio. Un effet de distanciation qui aurait paru du plus mauvais effet dans les années 1870 ou 1880. Il s’agissait alors de faire riche. Grande ville. Soigné. Même si nous ne sommes plus avec le Morgien d’adoption en présence d’un pionnier du 8e art, le portrait demeurait encore rare. Parfois unique. Une petite section (en fait un album) nous montre ainsi des cadavres de fraîche date, dont un enfant. Le rapport avec la mort restait alors tout autre. Ces images qui nous effraient devaient alors rassurer.

Alphonse Dériaz. Photo Fondation Bolle, Morges 2020.

(1) Si, quelque chose s’est modifié! La rue Louis-de-Savoie s’appelait alors rue du Lac.
(2) Je pourrais aussi oser un rapprochement avec l'Allemand des années 1920-1930 August Sander.

Pratique

«Impressions d’antan, Alphonse Dériaz (1827-1889) photographe», Fondation Bolle, 73, rue Louis-de-Savoie, Morges, jusqu’au 6 décembre. Tél. 079 349 22 91, site www.fondationbolle.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 14 à 17h.

Le  boeuf de Pâques, 1876. Photo Fondation Bolle, Morges 2020.

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