Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Bodmer raconte l'histoire du théâtre avec les masques de Werner Strub

Le musée-bibliothèque de Cologny présente les créations du Bâlois pour Gozzi, Euripide, Jarry, Brecht ou Musset en regard de livres et de manuscrits précieux.

Le masque de l'Oiseau vert.

Crédits: Mudac, Lausanne, Fondation Martin-Bodmer, Cologny 2020.

C’était en 1982. Un peu moins décatie alors qu’aujourd’hui, la Comédie genevoise voyait l’entrée en scène de son nouveau directeur. Le Vaudois Benno Besson arrivait, avec au dessus de la tête une auréole grosse comme une roue de voiture. Elle était due à son expérience théâtre à Berlin-Est, en pays brechtien. Le public attendait par conséquent monts et merveilles de sa version de «L’oiseau vert» du Vénitien Carlo Gozzi. Les spectateurs ressortirent effectivement éblouis de ce conte d’un autre siècle. Mais ils parlaient en priorité des masques, couvrant toute la tête, qu’arboraient les comédiens. Il n’était du coup question que de leur créateur Werner Strub.

Le masque du Père Ubu de d'Alfred Jarry. Il est montré face à celui de la Mère Ubu. Photo Fondation Martin-Bodmer, Cologny 2020.

L’oiseau vert se retrouve depuis quelques jours à la Fondation Martin-Bodmer de Cologny. En quarante ans, il a perdu un peu de sa belle couleur émeraude. Il faut dire que ce volatile s’est longtemps révélé migrateur. Le spectacle a tourné partout dans le monde. On vantait alors beaucoup les scènes genevoises, puisque le Grand Théâtre placé sous la houlette d’Hugues Gall, faisait florès depuis 1980. L’étonnant, c’est que l’oiseau n’ait pas laissé de plumes dans cette aventure. Il possède encore son bec jaune et ses deux yeux ronds en forme de boutons de culotte. L’héritage du Bâlois Werner Strub, mort à 77 ans en 2012, reste bien protégé. Ses héritiers Jean-Claude Fernandez et Alain Trétout le veillent jalousement dans la maison de Strub à Luthézieu, près de Bellay dans l’Ain. «Un véritable musée», précise Jacques Berchtold, directeur de la Bodmeriana. Un musée où, cela dit, l’oiseau n’a pas fait son nid. «Il appartient au Mudac de Lausanne, qui s’est fait un plaisir de nous le prêter.»

Le moins c'est le mieux

Vous ne le savez que trop. Le masque devient aujourd’hui de saison, pour ne pas dire de rigueur. Le projet d’exposition date cependant d’avant 2020. «L’idée vient de Guillaume Chenevière, jadis directeur du Théâtre de Carouge (1), qui avait eu l’occasion de collaborer avec Werner Stub.» Bon pied, bon œil, ce dernier eut fait un excellent commissaire. L’homme appartient au puissant «fan club» conservant la mémoire du fabricant de masques. «Il n’a pas voulu», raconte Jacques Berchtold. «Anne-Catherine Sutermeister a pris sa place. Elle a dirigé le Théâtre du Jorat avant de passer à la HEAD genevoise.» C’est donc elle qui a procédé au choix des pièces à présenter, en plus des livres «qui devaient tous sortir de la Fondation Martin-Bodmer». Celle-ci a ainsi acquis pour l’occasion en 2020 un exemplaire «princeps» (2) de la pièce de Carlo Gozzi. Anne-Catherine a dû composer avec le scénographe désigné. «Pour la première fois, nous avons fait appel à un homme de théâtre, en la personne de Gilbert Maire.» Le choix ne s’est pas révélé sans conséquences. «Maire nous a obligé à une expérience minimale, retirant livres et masques des vitrines. Il pensait que moins il y en aurait, plus les objets acquerraient de force.»

Un masque pour "L'Illusion comique" de Pierre Corneille. Photo Fondation Martin-Bodmer, Cologny 2020.

Il fallait au préalable trouver un cheminement. Au cinéma, on parlerait d’un scénario. «Nous pouvions raconter la carrière de Strub, comme l’ont fait en 1987 le Musée des arts décoratifs de Lausanne (futur Mudac), ou en 2002 le Centre culturel suisse de Paris. Nous avons finalement préféré refaire l’histoire du théâtre à travers son œuvre.» Il faut dire que la bibliothèque colognote apparaît richissime en la matière. «Le premier achat de Martin Bodmer à 15 ans a été une «Tempête» de Shakespeare, traduite en allemand par Friedrich Schlegel en 1810.» Un beau livre figurant aujourd’hui dans l’exposition. «Les illustrations de cette édition de 1912 étaient d’Edmond Dulac. Un Français. On peut voir là une première manifestation du goût cosmopolite du bibliophile.» Un homme qui a par la suite beaucoup acquis d’œuvres dramatiques, deux de ses «piliers» étant Shakespeare et Goethe. «Il y a notamment, dans l’exposition, de merveilleux exemplaires imprimés à Venise au tout début du XVIe siècle en caractères grecs.»

Masques à l'air libre

Sophocle, Euripide… Le visiteur peut ainsi commencer avec les plus grands auteurs dans un itinéraire non plus labyrinthique, comme dans les précédentes expositions de la Bodmeriana, mais linéaire. Il y a là beaucoup de vide n’ayant pas pour autant un caractère de distance sociale. Le public retrouve les grands classiques français, «même si on goûtait peu les masques à Versailles, dans la mesure où ils rappelaient trop la comedia del arte populaire.» Puis viennent Brecht, Jarry ou Musset, habillés par Werner Strub. «Très peu de masques donc par vitrine. D’autres laissés à l’air libre, ce qui se révèle nouveau pour nous dans la mesure où nous sommes des maniaques de la conservation.» Et puis en regard les textes… Un brouillon de Musset. Des notes d’Alfred Jarry. Une partition de Mozart. Un Molière illustré par François Boucher. Bref, tout un jeu de correspondances. Accessoires de théâtre et manuscrits se répondent. Parfois de manière antithétiques. «Le masque en cuir de la Guerre des «La paix» d’Aristophane a un air terrifiant. Il s'agit presque d'un accessoire sado-masochiste, alors qu’il s’agit finalement là d’une comédie.»

Werner Strub. Photo DR.

Un livre se devait d’accompagner ce voyage en compagnie de Werner Strub (3). Surprise, il reste tout petit. Modeste. Intime. Aucun rapport avec les deux volumes et le cartonnage qui avaient accompagné de leur huit solides kilos «Alexandrie la divine» à la Fondation. «C’est le format auquel nous tendons pour des motifs d’économie, mais aussi pratiques.» Dans cet ouvrage joliment imprimé par Noir sur blanc, les lecteurs trouveront de courts essais et des notices développées. C’est comme pour la mise en scène du décorateur Gilbert Maire. L’idée est d’aller à l’essentiel. Le but devient de parler à de vrais lecteurs, et non aux pairs des auteurs. Une certaine phraséologie se retrouve du coup démasquée. L’oiseau vert apparaît ainsi de bon augure.

(1) Guillaume Chenevière a même été deux fois directeur du Théâtre de Carouge, ce qui m’avait permis de l’appeler Guillaume II Chenevière.
(2) Edition originale, si vous préférez.
(3) Strub n’a pas été l’unique créateur de masques de son temps. Je rappellerai ainsi l’existence de Rostislav Doboujinski, qui a notamment travaillé avec le Groupe TSE.

Pratique

«Masques & théâtre, Créations de Werner Strub & Editions rares de la Fondation Martin-Bodmer», Fondation Martin-Bodmer, 19-21, route Martin-Bodmer, Cologny, jusqu’au 11 avril 2021. Tél. 022 707 44 33, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 4h à 18h. Le livre a paru aux Editions Noir sur blanc. Il compte 244 pages.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."