Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Beyeler jumelle à Bâle Jean Arp et Auguste Rodin. Acrobatique tout de même!

Les deux sculpteurs ne se sont sans doute jamais rencontrés. Selon l'exposition, Arp a prolongé Rodin, le réduisant à l'essentiel. L'idée se révèle plus séduisante que convaincante.

Rodin et Arp. Que faut-il en penser?

Crédits: DR, Succession Jean Arp, affiche de la Fondation Beyeler, Bâle 2020.

Un binôme. C’est ainsi que l’on peut qualifier le rapport tissé entre Auguste Rodin et Hans (ou Jean) Arp par la Fondation Beyeler. Parler de couple semblerait ici d’autant plus absurde qu’il ne semble pas certain que les deux sculpteurs se soient jamais rencontrés, même si Arp avait 31 ans lors de la mort de Rodin en 1917. Aucun tandem n’est selon moi envisageable, d’autant plus que nul n’avait conçu l’idée de regrouper ces deux titans du XXe siècle avant le commissaire Raphaël Bouvier. La notion de duo me semble également hors de propos. Pour former un tel attelage, il faut jouer la même partition.

Il serait aussi permis de parler plus perfidement de phénomène de mode. Depuis une vingtaine d’années maintenant, les musées et grands lieux d’exposition ont en effet pris l’habitude d’associer deux noms célèbres. Ils attendent un effet multiplicateur de ces rencontres, surtout si elles semblent au départ improbables. On ne peut pas chaque jour réussir tout bonnement un Matisse-Picasso, comme l’avaient fait en 2002 la Tate Gallery et le Grand Palais parisien. Alors on improvise. Picasso-Giacometti. Ou Picasso-Bacon. Là, les choses se tiennent encore. Mais ce qui est fait étant déjà fait, il faut depuis un certain temps rejoindre le deuxième cercle. Aller vers l’incongru. En attendant un Giotto-Jeff Koons, pourquoi pas un Arp-Rodin? Il suffit après tout de broder des thématiques autour de quelques analogies visuelles.

Tout en noir et blanc

Nous restons cependant à la Fondation Beyeler, et Raphaël Bouvier n’est pas n’importe qui. On lui doit les meilleurs accrochages temporaires de la maison. Ceux qui sentent le moins le «blockbuster» inavoué. Genre Hopper. Autant dire que notre homme s’est donné beaucoup de mal pour débusquer des analogies, tenter des rapprochements et créer des similitudes. Du coup son exposition séduit, sans toujours convaincre. Si elle offre des réserves à formuler, celles-ci tiendraient d’ailleurs essentiellement à la mise en scène. Du marbre et du plâtre sur fond blanc, ce n’est pas terrible. Du bronze devant du noir, voilà qui manque de contraste. Quant aux éclairages limités à la lumière naturelle, surtout à cette saison hivernale, ils manquent pour le moins de relief.

L'entrée de  l'exposition avec le "Ptolémée" d'Arp au premier plan. Photo Georgios Kefalas, Keystone.

Mais il y a là des choses magnifiques, adroitement appariées! Tout commence dans le hall, où un «Penseur» grand taille (les Rodin existent en plusieurs pointures, comme les chaussures) fait face à un «Ptolémée» d’Arp XXL. Le visiteur doit ainsi comprendre d’emblée que les deux artistes se rejoignent au-delà de la figuration et de l’abstraction. Une citation au mur, un peu plus loin, confirme ce postulat. Mise en évidence par Raphaël Bouvier (pardon le Dr Raphaël Bouvier!) elle est due à Albert E. Elsen, un des plus grands experts de Rodin. «C’est à Arp qu’il revient de réaliser dans la sculpture l’esprit des métaphores de Rodin.» Autant dire qu’il le prolonge, personne n’osant tout de même dire qu’il va plus loin que lui.

Nombreux emprunts internationaux

Remodelé afin de créer de nouveaux espaces, le parcours va donc tenter de montrer la manière dont le successeur s’approprie une vision de son aîné. Il peut s’agir de la reprise d’une forme, qui se voit réduite à son essence. La chose tient parfois du développement, Arp donnant vie autonome à toutes les parties du marbre laissées à peine équarries par les praticiens de Rodin. Il y a aussi l’esprit de synthèse. Il ne subsiste finalement presque plus rien de repérable dans les créations ondulatoires de Jean Arp. Elles ont éliminé les détails réalistes, jugés superfétatoires, pour se concentrer sur les masses.

Raphael Bouvier. Photo DR.

Afin de raconter cela, mais sans discours encombrant, la Fondation Beyeler est partie chercher des Arp et des Rodin un peu partout, avec tout de même une nuance de taille. Les Arp ont été taillés ou coulés de son vivant, alors que les Rodin se révèlent pour la plupart des éditions posthumes. Tout le monde n’a pas la chance de posséder, comme les Musées d’art et d’histoire de Genève, une fonte du «Penseur» (petit modèle) datée de 1896. Une époque où le sculpteur français restait encore contesté. Certaines pièces viennent ainsi de Suisse. Mais pas toutes, loin de là! Raphaël Bouvier a ainsi collaboré avec le Musée Rodin de Paris. Il a emprunté aux trois fondations (une en France, une en Allemagne et la dernière en Suisse) conservant la mémoire de Jean Arp. Et, comme si cela ne suffisait pas, il a fait venir des statues du Guggenheim Museum et du «Met» de New York. Un véritable exploit une année de pandémie…

Avant Olafur Eliasson

L’ensemble se parcourt donc avec plaisir. Certains visiteurs, dont moi, auraient peut-être préféré plus simplement une rétrospective Arp, l’homme se voyant moins souvent célébré que son grand aîné, mis sur orbite pour des raisons financières par le Musée Rodin. L’ensemble fait tout de même honneur à la Fondation, qui a dû repousser son Goya et annuler l’exposition dédiée aux femmes peintres du passé. Pour la suite, il est maintenant question chez lui d’un Olafur Eliasson à la mi avril. Là aussi, ça commence à faire beaucoup. Le Dano-islandais occupait le Kunsthaus de Zurich il n’y pas si longtemps. Le musée bâlois privé ne devrait-il pas parfois faire preuve de davantage d’originalité dans ses choix?

N.B. L'honnêteté doit tout de même me faire dire que Jean Arp a dédié une sculpture à Rodin en 1938 et qu'il a écrit sur lui un poème en 1952.

Pratique

«Rodin/Arp», Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Riehen-Bâle, jusqu’au 16 mai 2021. Tél. 061 , site www.fondationbeyeler.ch Bouclé ce dimanche. Ouvert le lundi 21 décembre de 10h à 18h. Fermé du 22 décembre au 22 janvier dans le cadre de la lutte contre la pandémie. Ensuite normalement tous les jours de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h. A la saison du ski, c'est vraiment du slalom!

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."