Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Beyeler veut vendre plusieurs tableaux d'une donation. D'où polémique

Micheline Renard avait remis 33 oeuvres en 2013. Sa direction aimerait aujourd'hui liquider quatre Dubuffet. Les musées suisses se font du coup attaquer.

Claude et Micheline Renard (à gauche) avec le peintre Antoni Tapies et son épouse Teresa, 1986.

Crédits: André Morain

«Scandale annoncé au pays des Helvètes». Juste Ciel! De quoi s’agit-il? Afin de le savoir, je me suis plongé toutes affaires cessantes dans l’éditorial du numéro de «Connaissance des arts» portant la date de septembre. Sous la plume du rédacteur en chef Guy Boyer, j’ai retrouvé une affaire dont ont parle (un peu) outre-Sarine et (beaucoup) dans la presse spécialisée française. Il s’agit d’une décision de la Fondation Beyeler de Riehen/Bâle. Cette dernière entend se séparer de quelques tableaux provenant de la donation Claude et Micheline Renard. Le public avait pu voir au printemps 2013 les trente-trois œuvres offertes par cette dernière au musée, après pas mal de négociations. Le directeur Sam Keller n'entendait prendre que ce qu’il estimait le meilleur (1). D’où des hérissements de susceptibilités.

Or voici qu’aujourd’hui l’institution désirerait se séparer de quatre Jean Dubuffet au profit du fonds de la Collection Fondation Beyeler. Ces œuvres se verraient proposées à des collectionneurs amis, qui pourraient les acquérir «directement et discrètement». Claude Renard est mort en 2005. Son épouse Micheline peu après son cadeau. C’est donc leur fille Delphine qui s’indigne dans une lettre ouverte du procédé, jugé cavalier. Rapportés par Guy Boyer, ses propos montrent qu’elle connaissait bien la possibilité d’une telle cession. «La Fondation a insisté pour que le contrat de donation ne comporte aucune clause restrictive quant à un droit éventuel de revente.» Voilà qui sentait mauvais. Très mauvais. Déjà malade, Micheline Renard pensait cependant que le musée privé n’oserait pas pas passer à l’acte, ne serait-ce qu’en raison de sa vieille amitié avec le galeriste Ernst Beyeler (que Guy Boyer appelle Hans!). Mais voilà...

Débat autour de l'inaliénabilité

Tout cela paraît navrant, d’autant plus que (même si le texte ne le dit pas par pudeur) Delphine Renard est lourdement handicapée. Elle a été très jeune la victime collatérale d’un attentat dirigé contre André Malraux, qui habitait la même maison que ses parents. C’est elle qui a reçu les éclats de la bombe destinée au ministre à la fin de la Guerre d’Algérie, quand l’OAS faisait tout sauter en France. Une circonstance moralement aggravante pour ce qui est de la vente des Dubuffet. Mais celle-ci n’en demeure pas moins légale, ce qui n’empêche pas Guy Boyer d’en faire un cheval de bataille contre les musées étrangers. En l’occurrence helvétiques.

Quel est son grand argument? «En Suisse l’inaliénabilité des collections n’existe pas.» Mais si, Guy! Comme en France. Il faut juste savoir opérer des distinctions de départ. Il existe chez nous quelques musées étatiques, mais très peu. Les Landesmuseen. Les autres sont cantonaux. Ou municipaux. Là, une fois qu’un objet est rentré dans les collections, il n’en ressort plus. D’où d’ailleurs les hésitations actuelles de certains directeurs à accepter des cadeaux encombrants ou empoisonnés. Viennent enfin les privés, qui demeurent la norme aux Etats-Unis. Eux font en revanche ce qu’ils veulent de leur fonds, à moins de statuts précisant expressément le contraire. Il y a une vingtaine d’années, le Kunsthaus de Zurich, qui (bien que largement subventionné) reste la propriété du Kunstverein, avait créé le choc en vendant deux Renoir mineurs pour s’acheter un mur entier de Baselitz. Mais rien ne l’empêchait de disperser ces œuvres-là. C’était ses oignons.

Pas tout à fait assez bien

Et puis il y a le vrai problème, difficile à aborder dans les mensuels d’art parisiens. Les tableaux Renard se trouvent aujourd’hui en caves chez les Beyeler. C’est une jolie collection certes, mais qui ne possède pas tout à fait le niveau requis pour la maison. Elle aurait selon moi dû aller ailleurs. Un musée provincial français eut été parfait. Pour le XXe siècle, il se trouve là ce qui manque à la plupart d’entre eux. En Suisse, le Kunstmuseum de Bâle (qui a très honnêtement organisé l’an dernier une exposition portant sur sa politique d’enrichissement) me semblerait lui aussi d’un niveau trop élevé. Comme le Kunsthaus de Zurich ou le Kunst Museum de Winterthour. Il faut savoir frapper à la bonne porte. Ou tomber par chance sur la bonne personne. Certains directeurs de musée un peu diplomates savent heureusement rediriger vers des institutions plus modestes ce qui ne leur semble pas fait pour eux. Une grande qualité.

Pour tout dire, la Fondation bâloise a déjà connu avant même son ouverture au public un problème de ce type. Il s’agit de la Collection Jean Planque. Planque était bien sûr «l’œil» d’Ernst Beyeler, mais il ne possédait pas les mêmes moyens financiers. Ce rabatteur surdoué a réussi à réunir un bel ensemble. Mais ses Picasso restent souvent mineurs. Son Van Gogh ne tient pas la comparaison avec ceux du patron. Planque aurait aimé que les deux collections se trouvent réunies. Fusionnées. C’était irréaliste. L’homme a fini par créer sa propre fondation. Elle a failli finir à Lausanne et se trouve pour le moment à Aix-en-Provence, avec une église pour elle toute seule. Si jamais cette collection devait revenir au nouveau MCB-a, elle ne souffrirait pas de la concurrence.

Le scandale des réserves

Alors, une donation Renard «qui risque de se transformer en fiasco, voire en scandale (2)» me semble une idée excessive. Et si la France «offre des garanties à ses généreux donateurs», elle les traite souvent fort mal. Certains candidats à la générosité n’ont jamais reçu de lettre de réponse muséale. Positive ou négative. Il n’y a pas les bons et les méchants, même si l’inaliénabilité se veut une exception très française. «L’affaire fait sérieusement réfléchir», conclut Guy Boyer. Il faudrait aussi selon moi aussi penser à tout se qui s’entasse dans les caves, sans espoir d’en sortir. Même signé de noms parfois illustres. Certaines réserves tiennent du cimetière. Quatre Dubuffet revendus vont peut-être connaître en revanche une nouvelle vie.

(1) Des œuvres Renard ont du coup fini en 2013 chez Artcurial.
(2) «Le journal des arts» se contente de parler de «malaise».

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