Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Beyeler montre à Bâle le Picasso des époques bleue et rose. Prestigieux!

Quatre ans de préparation. Coproduite avec le Musée d'Orsay à Paris, l'exposition actuelle se contente des peintures exécutées entre 1901 et 1906. L'ensemble est superbe en dépit d'une présentation glaciale.

"La Vie", venue de Cleveland. Il a fallu trouver un sponsor rien que pour assurer son déplacement.

Crédits: Succession Picasso, Pro Litteris, Cleveland Museum of Art

Après Paris, Bâle. Si l'exposition sur le cubisme n'arrivera au Kunstmuseum, sous une forme un peu différente, que le 30 mars, Picasso règne seul sur la Fondation Beyeler de Riehen depuis le 3 février. L'Espagnol occupe la totalité des lieux, ce qui constitue une première. Au «Le jeune Picasso, Epoques bleue et rose» se sont en effet jointes dans les autres salles les œuvres du maître dont le musée privé dispose. Un "Panorama". Il y a d'abord le fonds laissé par Ernst Beyeler qui, comme marchand, a exposé Picasso onze fois dans sa défunte galerie de la Baümleingase. Plus les tableaux et dessins déposés par Anthax, ou Collection Marx. Un bel exemple de marxisme. Il offre un choix magnifique des toiles très libres réalisées entre 1960 et 1970.

Tout a été fait pour que l'exposition devienne un événement. Quatre ans de tractations pour obtenir des prêts. Une publicité massive. La promesse qu'il s'agit du plus important effort de la Fondation depuis son ouverture en 1997. Une vente de billets en ligne depuis des mois. Du coup, le «shop» a doublé. Ou, pour être plus exact, il en a été créé un second. Enorme. Une salle multimédias s'est vue installée pour les enfants de tous âges. Paribas a payé cette facture. Il a en effet fallu chercher beaucoup d'argent, même si la Fondation n'en manque apparemment pas. Difficile de trouver plus cher que les peintures exposées ici. Il y en a pour quatre milliards de francs. D'où la présence d'un sponsor spécial pour couvrir le transport et l'assurance de «La Vie» (1903), venue de Cleveland. Idem pour le «Nu aux mains jointes» (1906) du MoMA. Même si la Fondation Beyeler l'avoue du bout des lèvres, ce n'est pourtant pas la première fois que ces chefs-d’œuvre encore très figuratifs du jeune Picasso viennent en Suisse. Le Kunstmuseum de Berne a accueilli la période bleue en 1984, et c'était superbe. L'institution a moins bien réussi son coup avec la rose en 1992. Une chose est cependant intervenue entre-temps. La flambée des prix. Dans les années 80, dix millions de dollars semblait un record en vente publique. Fin 2018, «La fillette à la corbeille fleurie» (1905), présentée à Bâle, en obtenait aux enchères cent quinze.

Visite en solitaire

Pour assister à la conférence de presse, le 1er février, il y avait du coup 220 personnes annoncées. Je ne sais pas où ces gens travaillent, vu la contraction des journaux et autres médias. Mais cela faisait tout de même une foule. N'ayant pas eu l'heur de solliciter une place, je me suis vu considéré par le petit personnel comme subalterne. Il n'y aurait sans doute pas de place pour moi dans la salle du bas où Sam Keller, le directeur de la Fondation, et Raphaël Bouvier, le commissaire de l'exposition, allaient parler. Un relais était néanmoins prévu sur un moniteur en haut. La chose m'a permis d'entendre d'une oreille distraite ce qui ressemblait davantage à un Discours du Trône d'Elizabeth II qu'à une discussion ouverte. Ces deux messieurs lisaient leur texte, qu'on aurait tout aussi bien pu distribuer aux assistants. Les journalistes n'en faisaient pas moins bloc dans le sous-sol.

"Acrobate et jeune arlequin", 1905, prêté par un privé. Succession Picasso, Pro Litteris.

Cette unanimité m'a permis de rester plus d'une heure seul en haut en compagnie des gardiens. Une chance que vous n'aurez sans doute pas. J'ai donc pu passer d'une toile à l'autre. Revenir sur mes pas. Regarder de loin. Contrairement au Musée d'Orsay (qui a accueilli 670 000 personnes pour son Picasso rose et bleu), l'exposition se concentre sur les tableaux au détriment des œuvres sur papier. Il se retrouve bien sûr là nombre de pièces déjà vues à Paris, mais j'ai noté des différences. Le merveilleux acrobate à la boule faisant l'affiche d'Orsay n'est pas là, alors que le Kunstmuseum bâlois voisin à prêté «Les deux frères», qui ne figuraient pas à Paris. Il est toujours difficile de demander aux prêteurs de consentir de se priver des certaines pièces phares pendant six ou huit mois. La présentation et le cadre architectural étant ici différents, il reste difficile de faire un pointage. Il y a cependant d'autres nouveaux-venus aux cimaises, provenant notamment de discrètes collections privées. Le fameux carnet d'adresses de la Fondation.

Prolongation jusqu'aux "Demoiselles"

Si l'année cruciale de 1901, marquant les 20 ans de Picasso, prend moins d'importance qu'à Paris, Bâle a poussé un peu plus avant sa prospection. Orsay s'arrêtait aux mois passés en 1906 à Gosol. C'est le moment où Picasso commence à synthétiser ses personnages, dont les visages prennent peu à peu des allures de masques. Bâle va jusqu'à l'élaboration des «Demoiselles d'Avignon», quelques mois plus tard. C'est le raccord avec la Fondation. Le plus ancien tableau de l'Espagnol conservé par Ernst Beyeler (par les mains duquel sont passées des centaines de ses œuvres) date en effet de 1907. Il s'agit d'une fulgurante esquisse marquant l'intrusion de l'art africain dans la création du maître. Le cubisme reste encore à venir alors. Il n'y aura par conséquent pas conflit avec le Kunstmuseum. Une institution qui, soit dit entre nous, commence à faire de l'ombre aux Beyeler par son dynamisme et son goût du risque.

Reste encore à parler de la présentation. Elle m'a semblé terrible. Les murs sont aussi blancs que des corridors d'hôpital ou, mieux encore, d'une salle d'opération. Une lumière uniforme et blafarde dessert les œuvres. Celles de la période bleue, déjà très sombres, apparaissent du coup noirâtres. Les toiles roses rappellent pour leur part des fruits alignés dans un congélateur. Difficile de faire plus froid. Plus anonyme. Toute vie semble avoir disparu. Et comme il a fallu accrocher les pièces d'une manière espacée, vu le nombre de visiteurs attendus, ce sont les cimaises laissées vides que le visiteur finit par remarquer. Picasso aurait mérité un traitement plus chaleureux. A part cela, il y a des œuvres magnifiques. Autant dire qu'une ou deux visite(s) s'impose(nt).

Pratique

«Picasso, Périodes bleue et rose», Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Riehen/Bâle, jusqu'au 26 mai. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le mercredi jusqu'à 20h. «Panorama Picasso», l'exposition d'accompagnement, ne dure en revanche que jusqu'au 5 mai.

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