Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Beyeler fait voeu de silence avec "Stilles Sehen, Bilder der Ruhe"

La présentation d'oeuvres de la collection répond aux tableaux d'Edward Hopper à côté. L'accrochage reste hélas très froid. Le musée privé ressemble à un congélateur.

Un nymphéa de Claude Monet.

Crédits: Fondation Beyeler, Bâle 2020.

Il était clair (et heureux) que la rétrospective Edward Hopper n’allait pas remplir l’intégralité de la Fondation Beyeler à Bâle. Celle-ci se coupe rituellement en deux, comme une poire. Il y a en ce moment l’exposition temporaire et un espace réservé aux œuvres de la collection. Un accrochage bref. Il aurait normalement fallu fin avril le temps de démonter cette présentation, plus éphémère encore que l’autre. C’est dans ses salles que les visiteurs auraient en effet dû voir ensuite le Goya coproduit avec l’Espagne. Un jour commun entre Goya et Hopper était prévu le 17 mai. Puis ce sera en principe à l’Américain de boucler sa valise afin de permettre l’installation d’un nouveau choix d’œuvres appartenant à la Fondation (ou qui y sont déposées à long terme). A Riehen, commune où se trouve le musée privé, le spectacle se révèle permanent. Changements à vue, ou peu s’en faut.

Le monde décrit par Hopper est tranquille, presque léthargique. Les hommes et les femmes qui l’habitent restent comme en suspens. Rien ne se passe. Chacun prend son temps, en attendant quelque chose. Le visiteur reste avec le peintre aux antipodes de cet univers de vitesse qu’aurait théoriquement été le XXe siècle. Avec lui, pas de véhicules vrombissants comme chez les futuristes. Aucune mécanique dans le genre de celles de Fernand Léger. Pas l’ombre d’une explosion, cosmique ou autre. Nous sommes face à une sorte de nature morte humaine, où rien ne bouge. Une femme attend dans une chambre. Une autre s’expose au soleil. Deux ou trois êtres, qui ne communiqueront jamais entre eux, se retrouvent dans un bar. Une ouvreuse patiente dans une salle de cinéma, tandis que le film court sur l’écran (Hopper allait beaucoup au cinéma).

Correspondances

L’idée de la Fondation a été de trouver dans son fonds propre des œuvres correspondant à cette vision du monde. La présentation adoptée pour «Stilles Sehen, Bilder der Ruhe» peut ainsi se classer par thèmes, ou plutôt se diviser en chapitres. Les œuvres se retrouvent dans l’une ou l’autre des catégories selon l’humeur du commissaire. Ou la place disponible. Qu’est-ce qui distingue au juste «le calme idyllique de la nature» du «silence» ou de la «solitude et méditation»? Allez savoir! Pour autant que la réponse vous intéresse, bien sûr. Dès que les œuvres atteignent un certain niveau de qualité, elles n’ont plus besoin de supports ou de prétextes. Une petite salle contient ainsi cinq superbes Mark Rothko, dont quatre appartiennent en plein à la Fondation. Ils se suffisent à eux-mêmes sans la moindre explication.

La nature morte de Cézanne, avec pommes. Photo Fondation Beyeler, Bâle 2020.

Il y a beaucoup de chefs-d’œuvre dans cet ensemble réuni par Raphael Bouvier, l’homme à tout bien faire du musée privé. Monet rejoint Robi Horn. Cézanne (celui des pommes, bien sûr!) se retrouve près de nymphéas de Monet. Picasso est présent aux côtés de Braque. Le tout dans une mise en scène pour le moins aérée. Les accrochages de La Fondation frôlent toujours l’anorexie. Il y a davantage de murs vides que de tableaux. Comme ces cimaises se révèlent en plus blanc de blanc, l’impression globale est celle d’un congélateur dont les toiles seraient des fruits pris dans de la glace. Il vous vient une envie d’une petite laine. Rien n'apparaît de moins chaleureux que la Fondation Beyeler.

Fonds ou monnaie d'échange?

Cela dit, celle-ci gagnerait à davantage travailler sur son fonds, qui est admirable et s’enrichit encore. Il y a en plus le dépôt de la Collection Daros. Des prêts à longue durée comme celui permettant d’inclure dans ce monde du silence le grand «Passage du Commerce Saint-André» de Balthus. Et je me dois de citer les nouvelles acquisitions, poussant la collection en direction du XXIe siècle. Or de tout cela, le public voit en général peu de chose. C’est comme si le fonds propre s’était mué en simple monnaie d’échanges pour monter des manifestations de prestige finissant par faire ressembler le bâtiment construit par Renzo Piano en garage à expositions.

Raphael Bouvier devant "Le Passage du Commerce Saint-André" de Balthus. Succession Balthus, Fondation Beyeler, Bâle 2020.

C’est grand dommage. Pour tout vous dire, je préfère cet accrochage, intitulé je le rappelle «Stilles Sehen, Bilder der Ruhe», à la médiatique rétrospective Hopper. Elle propose. Elle juxtapose. Elle interroge. Elle correspond surtout davantage à l’âme de la maison. Car les maisons, comme les femmes en dépit de ce que pensaient jadis certains pères de l’Eglise, ont une âme. Je n’en démordrai pas.

Pratique

«Stilles Sehen,Bilder der Ruhe», Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Riehen/Bâle, jusqu’au 19 avril. Tél. 061 645 97 00, www.fondationbeyeler.ch Le lieu est actuellement fermé. Impossible de savoir quand il rouvrira et si l’exposition se verra alors prolongée. Mais tout appartient ici, ou presque, aux Beyeler. Mon texte sur l’exposition Hopper se trouve une case plus haut dans le déroulé de cette chronique.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."