Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Beyeler de Bâle met ses "Resonating Spaces" au féminin pluriel

Cinq plasticiennes contemporaines sont été réunies. Elles servent de caution féministe au musée privé, tout en montrant sa volonté de se raccorder à la création actuelle.

L'austère affiche de l'exposition.

Crédits: Fondation Beyeler, Bâle 2020.

«Ces cinq artistes n’ont encore jamais exposé ensemble. Elles travaillent dans des contextes différents, se réfèrent à des traditions artistiques diverses et se trouvent chacune à un moment particulier de sa carrière. Elles sont nées au Portugal, en Suisse, en Australie, en Ecosse ou en Angleterre. Elles vivent aujourd’hui à Berlin, à Bâle, à Los Angeles et à Londres.» Ouf! Le texte, placardé en trois langues à l’entrée de l’exposition organisée à la Fondation Beyeler, n’appuie pas trop sur le point sensible. L'institution privée, qui a bien peu donné aux plasticiennes (je me souviens juste d’un hommage à Jenny Holzer) durant plus de vingt ans, ne martèle pas au tasseur le fait que les cinq élues sont des FEMMES.

Vous l’avez sans doute remarqué. L’année écoulée s’est partout vue marquée par une volonté délibérée de favoriser ce que Simone de Beauvoir appelait «le deuxième sexe». Une appellation soulignant douloureusement son aspect à l'époque secondaire. Les musées, les théâtres, les maisons d’éditions nous ont ainsi abreuvé en 2019 de «female casts», voire d'«all female casts». La chose sentait moins le remord ou une volonté sérieuse de changement que beaucoup d’opportunisme. Il fallait faire quelque chose. En grand, si possible. Peu importait finalement ce que que recouvrait cette programmation. La déclaration d’intention suffisait. Les apparences étaient sauves. Le monde culturel avait satisfait au politiquement correct. Bref, il  s’est mal conduit une fois de plus.

Liens ténus

Cela dit, peu de choses unissent les cinq personnes réunies sous le titre de «Resonating Spaces». Cette appellation se voit du reste expliquée de manière laborieuse par la commissaire Theodora Vischer. «Si l’exposition porte un titre anglais, c’est parce que les mots «resonating» et «spaces» ont une signification plus large dans cette langue.» Avouez que nous ne sommes guère avancés. Ce qui me semble plus clair, c’est que les différentes disciplines abordées, allant du dessin de grand format à la pièce sonore, doivent se développer en harmonie avec les environnements les accueillant. Dire que chacune des cinq invitées met en valeur les autres par ses propositions me semblerait cependant exagéré. Il y a là cinq petites expositions personnelles. Chacune pour soi.

Toba Khedoori. Des nuages. Photo Toba Khedoori, Fondation Beyeler, Bâle 2019.

Qui sont ces dames? Silvia Bächli pour commencer. Tout le monde (dans les milieux de l’art contemporain, en tout cas) connaît là Genève la Bâloise. Elle a aussi bien présenté ses feuilles dessinées abstraites au Mamco qu’à la galerie Skopia ou au Musée Barbier-Mueller. Silvia montre ici des pièces sans doute un peu petites pour les salles gigantesques, que le blanc cru de murs rend plus vastes encore. Présente lors d’une Biennale de Venise, où elle représentait le Portugal, Leonor Antunes se révèle en revanche parfaitement à l’aise. Elle a imaginé une énorme installation faite d’œuvres antérieures réunies, puis elle l’a placée sur un sol où le linoléum reprend sans exactement la reproduire une composition géométrique d’Anni Albers. Un véritable parcours se voit ainsi offert aux visiteurs.

Le son seul

Pour Susan Philipsz (Turner Prize 2010), c’est en revanche le grand vide. Mais un vide signifiant. L’Ecossaise propose des réalisations sonores, à l’écoute exigeante, autrement dit difficile. Voire pénible. Le public doit se concentrer. Tel n’est pas le cas de Rachel Whiteread, qui est depuis longtemps une star en Angleterre. Rachel conçoit des pièces austères. Ses plots géométriques peuvent aussi être des bas-reliefs, comme à Bâle. Mais il y a aussi un énorme machin tenant du réfrigérateur (un réfrigérateur noir) au milieu de sa salle. Un lieu que l’artiste a voulu complété par un tableau de Balthus, auquel elle se dit très attachée. En dépôt depuis plusieurs années à la Fondation Beyeler, «Le Passage du Commerce Saint-André» apporte une touche à la fois picturale et masculine. Rachel n’a visiblement pas peur d’un artiste qui passe pour s’être un peu trop intéressé aux fillettes.

L'installation de Leonor Antunes. Photo Stefan Altenburger.

Reste Toba Khedoori. Une Américaine d’origine irakienne. Si cette jeune femme demeure peu connue en Europe, elle a percé très fort aux Etats-Unis. Surtout du côté de Los Angeles. Toba reste avant tout dessinatrice. Ses création énormes (chacune se compose de plusieurs lés de papier) reproduisent scrupuleusement des architectures existantes. Il y a aussi chez les Beyeler une pièce d'elle avec des touches de peinture à l’huile représentant des branchages. Son réalisme se révèle tel que les visiteurs pensent d’abord à une photo. Le monde de l’art contemporain aime comme ça à cultiver des rapppels de stricte figuration au milieu des innovations les plus folles. Toba pourrait ainsi parfaitement se retrouver à Art/Basel, à moins qu’elle n’y soit déjà. Tant d’artistes se font voir en juin à la Messe…

Achats récents

L’exposition, qui ne possède pas le caractère populaire des prochaines rétrospectives annoncées à la Fondation sur Hopper, puis sur Goya, apporte au public un second message. Subliminal, celui-ci. Il ne s’agit pas que de rétablir un équilibre entre créateurs et créatrices. Il faut aussi raccorder le musée privé à l’art contemporain. Il y avait un choix à faire. Soit la maison remontait dans le temps, soit elle le descendait. Dirigée par Sam Keller, ex Art/Basel, elle a logiquement choisi la seconde option. Cela se voit aussi dans ses acquisitions, qui portent sur les cartels les mots «Fondation Beyeler» et non plus «Collection Beyeler». Le musée, qui montre hélas trop peu son fonds personnel, acquiert aujourd’hui Georg Baselitz (une toile impressionnante de 2018), Roni Horn, Philippe Parreno, Wolfgang Tillmans ou le Brésilien Lucas Arruda. Il se fait prêter (car il y a toujours beaucoup de prêts aux cimaises) Peter Doig. Il est bien sûr permis de penser qu’il s’éloigne ainsi de ses créateurs Ernst et Hildy Beyeler. On peut aussi dire qu’il s’agit du coup d’une collection vivante. Vivre, c’est après tout accepter de changer.

P.S. L'honnêteté m'oblige à dire que la Fondation Beyeler annonce pour le 29 septembre une exposition sur les femmes artistes, de Berthe Morisot à Elizabeth Peyton. Intitulée "Portraits et figures", elle durera jusqu'au 31 janvier 2021.

Pratique

«Resonating Spaces», Fondation Beyeler, 101, Baselstrasse, Riehen/Bâle, jusqu’au 26 janvier. Tél. 061 645 97 00, site www.fondationbeyeler.ch Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le mercredi jusqu’à 20h.

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