Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Fondation Abegg de Riggisberg montre des tissus islamiques médiévaux

L'exposition 2020 de ce haut lieu du textile, situé dans le canton de Berne, propose les soieries faites pour la cour de Grenade entre le XIIe et le XVe siècle. Un éblouissement.

L'un des textiles les mieux conservés. Il remonte au XIVe siècle.

Crédits: Christoph von Virag, Abergg-Stiftung, Riggisberg 2020.

C’est un lieu magnifique. La chose expliquerait-elle qu’il faille la mériter? Pour arriver à la Fondation Abegg de Riggisberg depuis Genève ou Lausanne, il faut aujourd’hui prendre deux trains, puis deux bus successifs. Gare aux correspondances! Il n’en allait pas de même jadis quand la gare de Berne possédait encore, juste à côté de ses quais, une alignée de car postaux bien jaunes. La chose n’est pas allée sans incidence sur la fréquentation des lieux, en dépit d’un grand parking. La clientèle de ce musée privé majoritairement consacré au textile ancien se compose pour l’essentiel de seniors et de «seniorettes» ayant depuis longtemps rendu leur permis de conduire. Le fait qu’ils aillent jusqu’au bout du voyage prouve du coup qu’ils ne sont pas si fragiles que cela…

Qu’est-ce que la Fondation Abegg, lovée dans le creux d’un vallon dans une campagne bernoise (presque) intacte, avec une vue stupéfiante sur les Alpes? Le fruit de deux passions. Au départ se situe Werner Abegg (1903-1984). L’homme avait hérité d’un petit empire textile au Nord de l’Italie. Il a su le moderniser et faire prospérer. Ses affaires marchaient si bien qu’au sortir d’une guerre pourtant épouvantable dans cette région, il a pu revendre ses entreprises en 1947. Fortune faite. Avec son épouse Margaret (1901-1999), ex-conservatrice dans un musée new-yorkais, il a alors parfait sa collection. Elle comptait de tout. Il y avait là quelques tableaux magnifiques (Fra Angelico, Crivelli, Van der Weyden…) comme de l’archéologie ou des sculptures médiévales. Le fort en était logiquement les tissus. Ils constituent depuis la construction du bâtiment actuel, terminé en 1967 (et agrandi depuis), le gros de la collection. Il faut dire que les salles d’exposition se doublent d’un atelier de restauration connu dans le monde entier. C’est là que se refont une beauté les tissages coptes de la fin de l’Antiquité ou les brocarts italiens ou turcs.

Une collection qui s'enrichit

La collection textile ne s’est pas arrêtée à la mort de Werner Abegg (dont la grande salle d’exposition temporaire du Museum Rietberg de Zurich porte aussi le nom). De multiples textiles sont entrés dans le fonds alors que sa veuve vivait dans une villa, très années 1960, à côté.Et même depuis. Alors qu’il était conservateur, Alain Gruber a considérablement enrichi l’ensemble. Il faut dire que le marché du tissu ancien reste aujourd’hui encore riche, et à des prix abordables. Un paradoxe si l’on songe qu’un velours à fil d’or ou un un grand damas de Lyon coûtaient à l’époque bien plus cher que les meubles qu’ils ornaient. On peut dire que l’Abegg Stiftung possède àé l'heure actuelle l’une des plus belles collections du monde, même si elle ne comprend pas les deux millions et demi de pièces du Musée des Tissus à Lyon.

Une dalmatique. Le velours vert est arabe. Le rouge vient d'Italie. Photo Christoph von Virag, Abegg-Stiftung, Riggisberg 2020.

Chaque été (le musée reste fermé l’hiver), la Fondation organise une exposition prenant place au bout de ses salles. Peut-être devrais-je dire de SA salle. Le décor d’origine, très classique avec ses enfilades, a disparu il y a quelques années au profit d’un plateau faisant penser aux «open spaces» des bureaux collectifs. La chose n’a pas été sans diminuer le nombre de pièces présentées. Bref. Un échec total, d’une tristesse infinie. Cela ne signifie pas que les accrochages saisonniers soient sans intérêt. Loin de là! L’année 2020 se voit ainsi vouée aux créations islamiques d’Espagne exécutées entre le XIIe et la fin du XVe siècle, moment où la «Reconquête» chrétienne fait disparaître en 1492 le dernier émirat. Celui de Grenade. Les Maures étaient présents en Andalousie depuis le début du VIIIe siècle. Certains resteront au service des Aragonais et des Castillans jusqu’à leur expulsion dramatique entre 1609 et 1614. Obsédée par la pureté du sang, l’Espagne avait déjà chassé ses Juifs en 1492. Que voulez-vous? Le pays se voulait plus catholique que le pape. L’artisanat (entre autres) y a beaucoup perdu. La nation a beau eu dominer le monde et le Nouveau-Monde jusque vers 1650. Il n’en s’agissait pas moins d’une province culturelle rustique au XVIe siècle.

Aucun emprunt extérieur

Pour les tissus islamiques, la Fondation détient des choses fabuleuses. Complétée par un peu de sculpture, des fresques romanes ou d’un extraordinaire antependium (devant d’autel) peint vers 1200, l’exposition actuelle a été réalisée sans le moindre emprunt extérieur. L’essentiel se compose bien sûr de soieries. Certaines, très usées, sont devenues fantomatiques. D’autre, abritées de la lumière (et il n’y en a pas beaucoup dans un tombeau!) demeurent fraîches comme l’œil. Le visiteur ne peut qu’être impressionné par la complexité du tissage, aux motifs minuscules et complexes. Il se dit qu’il a fallu des mois pour produire de telles pièces. Peut-être même des années. Rien n’était trop luxueux pour la cour de Grenade. Cela dit, entre deux batailles, il y avait aussi des moments de paix et d’échanges. C’est ainsi que des tissus à la gloire d’Allah ont fini dans des églises non seulement espagnoles mais de toute l’Europe. Deux des plus beaux présentés à Riggisberg proviennent d’une église de Dantzig, ville aujourd’hui située en Pologne.

L’origine de ces  fragments reste donc avant tout religieuse. Certains tissus précieux recueillaient des reliques. D’autres se voyaient utilisés (parfois en concurrence avec des velours italiens de Lucques ou de Venise) pour des dalmatiques ou des capes. Ces trésors ont été religieusement préservés pendant des siècles. L’intérêt des collectionneurs, à partir du XIXe siècle a entraîné leur vente et parfois (ce qui est plus triste) leur dépeçage. Des morceaux se vendaient, additionnés, plus cher que le tout. D’où la présence aux murs de la Fondation de fragments parfois fort petits, présentés comme des miniatures encadrées. Le visiteur n’en admirera pas moins ces lampas et ces brochés. Il y a aussi des broderies, plutôt chrétiennes (mais qui sait la religion de ceux et celles qui tenaient les aiguilles?). Un autre antependium offre ainsi une vaste «Annonciation». Elle a sans doute été exécutée à Barcelone vers 1410. Voilà qui nous éloigne de Grenade et du territoire des Almohades, qui avaient succédé (peu pacifiquement) aux Almoravides…

Des costumes du XVIIIe à Cézanne

D’autres tissus islamiques, ottomans ceux-ci, se situent dans la présentation permanente. Ils viennent après les tapisseries coptes (sans doute uniques au monde dans cet état-là), et avant des costumes féminins et masculins du XVIIIe siècle éblouissants de fraîcheur. Tout est ici au «top-niveau», comme on ne devrait pas dire en matière culturelle. Il y a même à l’entrée du parcours un stupéfiant Cézanne. Il faut dire qu’il représente une draperie…

Pratique

«Tisserands arabes et rois chrétiens, Tissus de l’Espagne médiévale», Abegg-Stiftung, Riggisberg, jusqu’au 8 novembre. Tél. 031 808 1201, site www.abegg-stiftung.ch Ouvert tous les jours de 14h à 17h30.

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