Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Cour des comptes française se félicite de l'exportation du "softpower" muséal national

Le document vante le Louvre d'Abu Dhabi, les antennes exotiques du Centre Pompidou ou les expositions clefs en mains d'Orsay et de Picasso. Mais...

Canal Centre à Bruxelles.

Crédits: Photo tirée du site de Canal Centre.

«La Cour des comptes incite les musées (français) à exporter leur softpower.» C'est le titre d'un récent article du «Monde», signé par Nicole Vulser. Tout va donc pour le mieux. La France éclaire encore le monde. C'est comme si le Roi-Soleil était encore là. Une vision triomphaliste que contredisent d'autres lectures du même rapport, comme celle de «La Tribune de l'art». Non, il y a des couacs. La France se fait même rouler dans la farine par les Emirats, en attendant que ce soit par la Chine. Avec le Louvre notamment, il faut toujours se méfier des innovations. La pré-location en ligne de l'exposition Léonard de Vinci, ouverte le 17 juin, se résume ainsi pour l'instant à une suite de «bugs» informatiques. Plus d'une heure d'attente pour ne pas avoir au final de billet...

Les magistrats de la Cour des comptes ont donc mesuré, ou tenté de mesurer, «la valorisation internationale de l'ingénierie et des marques culturelles dans le cas des musées nationaux». Je rappelle que ces derniers demeurent peu nombreux, qu'ils se situent en général à Paris et que certains d'entre eux constituent des établissements publics indépendants. C'est la Commission des finances du Sénat qui a commandé ce rapport, communiqué le 14 mai. Selon Nicole Vulser, les rapporteurs sont contents. Surtout du projet Abu Dhabi, où l'antenne du Louvre a ouvert avec trois ans de retard en 2017. Le lieu bénéficie d'un prêt de la marque Louvre pour trente ans, «facturé à lui seul 400 millions d'euros». Il y a aussi les conseils, l'envoi d’œuvres et l'aide à former une collection indépendante. Jusqu'à quinze ans après l'ouverture (donc en 2032), le musée parisien fournira ses infrastructures et des expositions temporaires. Créée ad hoc L'Agence France-Muséums (AFM) s'occupe de tout cela. Dans la grogne. Tout avait déjà mal commencé au niveau des rapports humains. Mais c'est moi qui ajoute ces deux dernières considérations.

Le problème du contrat de licence

En fait, tout ne marche pas sur des roulettes avec le musée dessiné par Jean Nouvel. J'en viens maintenant à la version de «La Tribune de l'art». Une autre vue des réalités. On se croirait dans le théâtre de Pirandello. Les choses clochent ici au niveau du contrat de licence, qui s'ajoute à l'autre. L'exploitation financière et publicitaire du nom devrait rapporter des sous au Louvre. Au moins huit pour-cent d'une énorme manne. Or tel n'est pas le cas, les conditions ayant été mal négociées, et surtout mal appliquées. «Le plus grand musée du monde» se retrouverait ainsi lésé quand son nom apparaît sur une affiche d'Abu Dhabi, sur un produit dérivé ou apposé comme logo. C'est à dire souvent. Didier Rykner a consacré à ce couac un très long article, qu'il s'agit de lire avec des yeux de juriste en droit commercial. Nicole Vulser se contente d'écrire que «L'AFM, conçue comme un instrument de valorisation du savoir-faire muséal français, a été mobilisée par le Louvre Abu Dhabi et ne semble pas adaptée à cette tâche.» C'est sobre.

L'intérieur du Louvre d'Abu Dhabi, plein de vide. Photo Giuseppe Cacace, AFP

Le Centre Pompidou, maintenant. Les magistrats de la Cour ont qualifié les centres provisoires installés à l'étranger, comme Kanal Centre de Bruxelles, logé dans un ancien garage des années 1930, de «concept innovant» (1). Ce musée national prend ainsi moins de risques. Il octroie contre redevance une marque pour cinq ans. Les gens du cru se débrouillent et se dépatouillent. Les conseils (et sans doute les prêts) se paient en prime. La Chine s'y est mise pour Shanghai. Ouverture fin 2019. «Ce schéma pourrait être décliné en Corée du Sud, en Amérique du Sud et en Afrique.» Il s'agit d'arrondir les recettes d'une institution à qui l'Etat demande toujours plus de s'autofinancer (2). Tout le monde n'a pas la chance du Musée Rodin, héritier des droits moraux du sculpteur. C'est en coulant de manière licite de nouveaux bronzes que ce dernier couvre ses frais d'exploitation. Sa directrice laisse d'ailleurs entendre qu'il s'agit là des uniques ressources de l'institution. Entre 2012 et 208, le Musée Rodin a ainsi vendu 31 statues pour 31 millions d'euros, dont 29 à l'étranger.

La Chine, prioritaire

Après avoir dit, en se rengorgeant un brin, que «la Chine devient une zone prioritaire pour l'action des musées français», la Cour s'est enfin penchée sur la vente à l'international d'expositions clef en mains. Outre ses innombrables prestations en régions, Picasso a ainsi organisé dix-sept accrochages à l'étranger entre 2008 et 2017. Ils lui ont rapporté 30 millions d'euros, ce qui lui a permis d'autofinancer ses récents travaux à 56 pour-cent. Orsay a lui empoché 16,6 millions entre 2012 et 2017, sous le règne flamboyant de Guy Cogeval. Pompidou, encore lui, a reçu 15,1 millions avec trente expositions hors-frontières entre 2012 et 2018. La Cour salive déjà en pensant aux effets boomerang. Le 79 pour-cent des visiteurs de Versailles et le 70 pour-cent de ceux du Louvre débarquent déjà de l'étranger. Non sans dégâts, ce qui n'est bien sûr pas dit. Faut-il se féliciter d'avoir un Louvre prioritairement destiné aux groupes en provenance d'Extrême-Orient? Et quid des dommages infligés à la longue à des œuvres ne cessant jamais de bouger? Les voyages déforment parfois la jeunesse.

El Cubo à Malaga. photo tirée de son site.

Il faut donc nuancer les cocoricos de la Cour des comptes. Et les relativiser. A l'étranger, l'exemple cité par Nicole Vulser est le Guggenheim. «La fondation de New York a joué un rôle précurseur en ouvrant dès 1980 une antenne à Venise», ce qui me semble du reste faux. Il s'agissait alors de modifier le statut de la Collection Peggy Guggenheim, installée depuis les années 1950 au Palazzo Venier dei Leoni. Or tout ne va pas si bien que cela non plus avec les Guggenheim, dont le triomphe à l'international reste Bilbao. Privée, la dite fondation a multiplié les projets avortés. Il faut signaler par ailleurs que ni les Offices, ni le Prado, ni le British Museum n'ont jugé bon de s'exporter, alors qu'ils ont largement de quoi en stock. La Tate s'est contentée de créer des antennes nationales, comme le Louvre à Lens ou Pompidou à Metz. Quand à la reine, elle a créé une Queen's Gallery 2 à Edimbourg. Mais, jusqu'à nouvel avis, l'Ecosse fait encore partie de la Grande-Bretagne. Comme le Prado, les Offices ou le British, contre espèces sonnantes, Sa Majesté se contente donc de prêter des œuvres à l'étranger.

(1) Je citerai aussi «El Cubo» à Malaga, qui ressemble, avec ses vitres multicolores, à un vase en verre de Venise des années 1950.
(2) A ce propos, on reste sans nouvelle d'un Pompidou de 1800 mètres carrés prévu à Ferney-Voltaire dans un centre commercial, qui ne s'est par ailleurs jamais construit... La nouvelle date de 2017. Je vous avais parlé à l'époque.

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