Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Cour des comptes française épingle le Mobilier national pour sa mauvaise gestion

Une institution à bout de souffle". Aucune "stratégie globale". En même temps, le récolement indique que le dix pour-cent des pièces s'est évaporé dans la nature. Qui veut la peau d'un service créé par Henri IV?

Un ouvrier tapisse un précieux siège Louis XVI.

Crédits: Mobilier national

Le rapport a créé une onde de choc. Mais dans un tout petit monde. La Cour des comptes françaises vient d'épingler le Mobilier national, ce dont la presse d'outre Jura s'est fait l'écho quelque part dans ses rubriques Culture. Disons que les conclusions tombent pour le moins mal. A l'heure où chaque dépense sans caractère social fait s'étrangler de fureur nos voisins, il n'est ici question que des fastes de la République. Les gens du Mobilier national, qui possèdent des trésors de savoir-faire, ne travaillent-ils vraiment que 30 heures par semaine et 120 jours à peine par an?

Tandis que «Le Monde» menait une enquête de terrain aux Gobelins, d'autres journaux s'interrogeaient, sans pousser trop avant leur péroraison. C'est que l'affaire se révèle complexe. Le Mobilier national est une vieille affaire. Elle remonte à Henri IV, avec une grande réforme de Colbert sous Louis XIV. L'institution possède aujourd'hui encore plusieurs fonctions. Il s'agit à la fois de créer, avec l'aide d'une manufacture de tapisserie et de tapis, de maintenir en vie des traditions sanctifiées par l'Unesco, comme la dentelle au Puy-en-Velay, et de fournir en meubles les ministères, les ambassades, des mairies et Dieu sait quoi encore. L'institution comprend en plus un musée, rouvert après une interminable réfection. Il propose du reste des expositions remarquables. Il s'agit enfin sinon d'une école du moins d'un lieu de formation. Il faut bien que des traditions séculaires passent d'une génération à la suivante.

Trente pages catastrophistes

Alors, évidemment! Le texte de trente pages de la Cour des comptes, qui n'est pas une marrante, fait tache dans le paysage. Il parle d'une institution "à bout de souffle", nourrissant grassement (avec des salaires français, je précise) 350 personnes. Ces dernières travailleraient après les heures pour leur compte personnel en utilisant les machines étatiques. La Cour entend mettre le doigt sur «l'absence de stratégie globale». Le tout sans proposer la moindre solution, à part un déménagement à Beauvais. Mais il faudrait alors repartir à zéro, sans terrain et sans bâtiment, alors que le Mobilier occupe en plein Paris, non loin d'un îlot de bâtiments épargné du Moyen Age, 21 000 mètres carrés avec des immeubles du XVIIe dans leur jus et une chapelle (1). Un lieu que l'on fait d'ailleurs visiter aux curieux. Etrange exercice financier pour une Cour supposée trouver des économies...

Un malheur n'arrive jamais seul. Au même moment, le récolement des collections du Mobilier national, qui n'a bien sûr pas créé toutes les merveilles dont il est le dépositaire (Louis XV ou Marie-Antoinette passaient leurs commandes à des ateliers privés d'ébénistes, souvent d'origine allemande), arrive à bout touchant. Après vingt ans de recherches. Les chiffres sont désastreux. L'observateur découvre que le dix pour-cent des objets confiés a disparu. Endommagé, détruit et souvent volé. Les ambassadeurs se sont longtemps cru propriétaires du contenu de leurs bureaux. Il manque ainsi 216 portraits de Napoléon III (pourquoi lui?). Une énorme tapisserie d'Aubusson du XVIIIe siècle s'est évaporée en 2008 de la légation à Londres. Le soixante pour-cent des pièces de Sèvres reste aujourd'hui non localisé. N'y aurait-il pas là un peu de gabegie?

Un symbole attaqué

Comme ils l'expliquent au «Monde», les ouvriers pensent aujourd'hui que «la maison est un symbole et dans ces attaques, il y a la volonté d'en finir avec le vieux monde.» On se souvient du tintouin soulevé en juin dernier par la commande de l'Elysée à Sèvres (tout un service), alors qu'il s'agit d'une des missions de la manufacture. Le luxe d'une monarchie républicaine ne passait déjà plus avant les Gilets jaunes. L'Elysée n'aurait pas à courir après Buckingham Palace où, soit dit en passant, la reine sait mieux tenir son livre de comptes. Seulement voilà! Le Mobilier a encore d'autres problèmes. Trop de réserves dont des choses (130 000 numéros), ne valant parfois pas un clou de l'aveu même du personnel. Une créativité en berne. Si nul ne conteste le travail d'entretien et de restauration, les créations actuelles courent après le design industriel. La chose frappait lors d'une exposition des nouveautés en 2011 au château de Versailles. Il faut sans doute voir là une foncière inadéquation aux temps modernes. Tisser pendant des années, avec une virtuosité incroyable, une tapisserie des Gobelins d'après une photo ou une image vidéo comme cela s'est fait dégage-t-il un quelconque sens?

Les réserves de la manufacture de Sèvres. Photo Cité de la Céramique.

Quelles solutions les gens du Mobilier proposent-ils pour sauver à la fois leur entreprise et leurs métiers d'art, à la peine depuis les années 1950? Des partenariats. Des coproductions avec des marques. Liquider les objets de second ordre engorgeant les réserves. Certains suggèrent la création d'un lieu culturel comme la Monnaie de Paris, qui a réussi sa reconversion. Mais l'ensemble de ces mesures risque de se révéler préjudiciable à la qualité. On sait qu'elle baisse à Sèvres (2), qui connaît les mêmes problèmes de renouvellement d'inspiration. Il faut y produire moins cher, et donc plus vite. Si possible en série .Du coup, le prix devrait se révéler plus normal. Est-il admissible de voir le vase Métro de Naoto Fukasawa (une réussite finalement assez simple), vendu des milliers d'euros alors que le même genre de modèles en coûte environ 250 coulé par Rosenthal? Mais Sèvres a de tout temps été déficitaire.. Louis XV avait déjà dû racheter la fabrique en 1759 pour lui éviter la faillite. Et la IIIe République comme André Malraux ont pensé mettre la clé sous le paillasson.

Quadrature du cercle

Bref. C'est la quadrature du cercle. Il faut d'un côté, selon le libéralisme ambiant, se mettre à l'heure de la rentabilité. De l'autre, il s'agit de maintenir les savoir-faire faisant la réputation haute couture de la France, pays du luxe et de l'élégance. De sauver des traditions mises à mal, voire même menacées de disparition par le monde moderne. Les privés ne passent plus de commandes mettant du beurre dans les épinards. La mode est en prime à la simplicité. L'esprit du temps n'accepte guère de nos jours les interminables attentes de livraisons. Parfois plusieurs années. Notez qu'il y a bien un long délai pour obtenir certains sacs Hermès. D'où viendra alors le second souffle du Mobilier à l'ère de l’instantané? En faisant des magnifiques bâtiments des Gobelins, un parc à thèmes?

(1) Le Mobilier national a aussi reçu un bel édifice pour ses dépôts au XXe siècle. Il s'agit là d'une réussite de l'Architecte Auguste Perret.
(2) Sèvres et Limoges ont été regroupés en 2010 pour former une Cité (éclatée) de la céramique. Pour l'instant, elle tient un peu de l'alliance de l'aveugle et du paralytique.

N.B. J'ai lu dans "Connaissance des arts" du mois de mai une pub' qui tombe mal en page 33. Elle dit: "Mobilier national, Devenez le futur de l'excellence à la française!" Il s'agit d'annoncer des formations. Cela dit, vous avez déjà entendu parler d'une excellence à l'espagnole, à la suisse ou à la finlandaise, vous?





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