Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Conciergerie se penche à Paris sur les mille images de Marie-Antoinette

En constantes métamorphoses, ces visions vont de la reine martyre historique à l'icône de la mode. L'exposition basse joyeusement le tout.

Le portrait de départ, signé Elisabeth Vigée-Lebrun.

Crédits: DR

Elle est de retour. Elle ne nous quitte en fait jamais. Marie-Antoinette fait aujourd’hui l’objet d’une exposition fort peu conventionnelle à la Conciergerie. Un lieu idéal, si j’ose dire. C’est là que la reine (ou plutôt l’ex-reine) passa ses derniers jours avant d’être jugée et exécutée le 16 octobre 1793. Elle se retrouvait curieusement dans le plus ancien des palais parisiens, dont l’aspect actuel remonte au XIIIe siècle. Sa cellule se situait non loin de l’immense salle gothique, que les réaménagements successif de la capitale ont aujourd’hui transformé en caves. Le sol a fini par monter de quelques mètres.

Le parcours conçu par le commissaire Antoine de Baecque commence de manière tout à fait classique. Venu assez nombreux, le public se trouve au milieu des reliques. Nous sommes dans les derniers jours de la prisonnière. Il y a donc l’ultime lettre. Le pauvre linge final. Les portraits par Antoine Kucharski (son peintre après la fuite prudente à l’étranger d’Elisabeth Vigée-Lebrun) montrant la condamnée. Bref, nous pataugeons dans la martyrologie encouragée par les Bourbons après leur retour en 1814. Louis XVIII, qui avait détesté sa belle-sœur de son vivant, en fit alors une sorte de sainte. Paris connut du coup une «chapelle expiatoire». Elle existe toujours. Une horreur architecturale vouée au culte de Louis XVI et des siens.

Chemins de traverse

Après ce passage obligé, l’exposition se met à emprunter des chemins de traverse. Un mur entier montre les couvertures des biographies vouées à Marie-Antoinette. Du sérieux et du moins documenté. Du favorable et du critique. Mais presque toujours un succès commercial assuré. La reine s’est bien vendue de Stefan Zweig à Antonia Fraser (qui était l’épouse d’Harold Pinter). Après avoir divisé les Français, qui voyaient les uns en elle la folle dépensière et la traîtresse potentielle, les autres la mère sublime, Marie-Antoinette est devenue une figure historique dépolitisée. Une héroïne de cinéma ou de manga. Une icône de la mode. Et c’est cette dernière qui avant tout intéressé Antoine de Baecque et ses collaborateurs.

Marie-Antoinette incarnée par Normal Shaerer en 1938. La version MGM. Photo DR.

Au fil des vitrines disposées entre les colonnes médiévales, le visiteur passe ainsi des effigies d’époque (ou des tableaux anciens montrant la fin de la reine) à une image fantasmée. Marie-Antoinette apparaît dans une trentaine de films au moins. L’exposition en dresse la liste, avant de montrer des extraits. On aurait encore pu trouver d’autres titres, pourvus de nouvelles interprètes. Je me souviens d’avoir vu la Bernoise Liselotte Pulver dans le rôle (c’était dans «La Fayette» de Jean Dréville), tout comme Renée Saint-Cyr (pour «Le chevalier de Maison-Rouge» de Vittorio Cottafavi). Mais il y avait déjà assez à faire en se limitant aux interprétations canoniques. La vision hollywoodienne de Woody S. Van Dyke (1938), avec une Norma Shaerer portant des robes encore plus luxueuses que les vraies, n’a ainsi aucun rapport avec le côté «glam-rock» (et surtout très mode) du «biopic» de Sofia Coppola avec Kirsten Dunst en 2006. Nous sommes également très loin avec eux du produit académique de Jean Delannoy conçu en 1955 pour une Michèle Morgan surgelée.

Star au Japon

Après le cinéma, la BD. Surtout japonaise. Un manga qui a donné lieu à un film de Jacques Demy resté inédit en Europe «Lady Oscar». «La rose de Versailles» de Riyoko Ikeda n’a pas nécessité en 1972 moins de 82 épisodes. De quoi fasciner les très jeunes lectrices de l’archipel. Il y aura aussi du coup des bandes européennes. Un tel filon doit s’exploiter jusqu’au bout. Ces extrapolations, ces élucubrations même, contribueront à tirer la reine hors de son cadre historique pour en faire un prototype de Lady Di. Même désir d’échapper à une condition pourtant enviable. Le goût semblable d’une apparence de naturel. Une identique folie dépensière. Et pour finir la mort. Brutale. A 36 ans pour Diana, 37 pour Marie-Antoinette. Une fin propice aux mythes (1).

Kirsten Dunst dans le "biopic" de Sofia Coppola en 2006. Photo DR.

Le peuple peut aujourd'hui voir en elles des rebelles. Il s’agit aussi de tricheuses, voulant tous les privilèges sans supporter aucune contrainte. Cette ambivalence convient aux reines de la mode. Marie-Antoinette en a du reste lancé d’antagonistes. Il y a d’un côté la folie des robes de plus en plus luxueuses et des coiffures haut perchées. De l’autre les simples chemises de percale et les chapeaux de paille. Un contraste qui peut faire rêver les couturiers jusqu’à aujourd’hui, et ce sous toutes les latitudes. «Les défilés accordent ainsi régulièrement une place à une certaine idée de Marie-Antoinette.» D’où la présence de nombreux costumes dans l’exposition, dont une version pas triste de John Galliano pour Dior en 2005.

Boîtes à gâteaux et poupées

Mais la reine, dont l’image a servi dans de nombreuses publicités récentes, aura connu bien d’autres avatars. Madonna, Rihanna, Mylène Farmer s’en seront inspirées pour en faire une reine de la «pop-culture». Au risque de faire tomber ensuite dans le n’importe quoi. La dernière section montre ainsi d’innombrables produits «cheap» se réclamant de l’image royale. Il y a aussi bien là des boîtes de gâteaux que des poupées. Des produits de maquillage comme des jouets. De la vaisselle. Des meubles. Il serait possible de vivre en et par Marie-Antoinette. Une fin terrifiante. Mais une issue logique. On ne récupère que ce qui semble mériter de l’être. Pas de quoi protester! Et de toute manière cette exposition à la fois idolâtre et iconoclaste constitue une vraie réussite.

(1) Une section de l’exposition fétichise aussi la chevelure ou la tête de la reine.

Pratique

«Marie-Antoinette.Métamorphoses d’une image», La Conciergerie, 2, boulevard du Palais, Paris, jusqu’au 26 janvier 2020. Tél. 00331 53 40 60 80,site www.paris-conciergerie.fr Ouvert tous les jours de 9h30 à 18h, le mercredi jusqu’à 19h45.

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