Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La commande d'une statue religieuse pour le Jardin des Tuileries fait grincer des dents

Un sculpteur espagnol inconnu de 31 ans exposera son "Noé" dans un bassin. Il est lié au même mouvement hyper-catholique que le directeur du Louvre.

Marcos Lozano Merchan. Autoportrait.

Crédits: Site de l'artiste.

Certains voient déjà là une sainte horreur. L’affaire a commencé discrètement le 1er mars chez Médiapart. Elle faisait partie d’un paquet ficelé intitulé «Dérives au Louvre». Cette concentration augmentait l’effet de masse. Les mauvaises nouvelles impressionnent moins quand elles se voient perlées au fil du temps. Le directeur Jean-Luc Martinez se voyait donc accusé de tous les maux. Les affaires peu à peu révélées par un site comme «La Tribune de l’art» se voyaient collectivement étalées au grand jour, des achats fous (à des prix qui le sont plus encore) au désastreux réaménagement de la Salle des bronzes grecs. Ce dernier saccage risque du reste bien de se terminer avec un procès intenté par les héritiers moraux de Cy Twombly, mort en 2011. Le plafond peint de l’Américain de Rome a perdu une bonne partie de sa pertinence, voire même de son sens.

L’affaire inédite dont je vous parle aujourd’hui faisait partie du lot. Elle s’est vue reprise par le site du «Monde» le 10 avril, sous la plume de Philippe Dagen. Il s’agit de la sculpture de Marcos Lozano Merchan prévue aux Tuileries, jardin qui dépend du Louvre. Si vous ne connaissez pas l’artiste, d’origine espagnole comme Jean-Luc Martinez, n’éprouvez aucune honte. L’homme n’est célèbre que dans le Var, où cet artiste strictement figuratif de 31 ans a pris racine. Il n’en vient pas moins de recevoir la commande d’une statue colossale du prophète Noé. Elle se verrait installé sur un socle de marbre haut de cinq mètres, dans une cabine de verre. Ainsi installée au milieu d'un bassin, l'oeuvre se verrait en effet régulièrement aspergée, même si la chose resterait loin du Déluge. L’installation ne deviendrait pas pérenne, mais elle durerait tout de même un certain nombre de mois. Vous me direz que le lieu est après tout bien squatté chaque années par les attractions foraine de Marcel Campion.

"Existentialisme athée"

Philippe Dagen critique la statue en devenir en partie à cause de son esthétique, «plus proche d’Arno Brecker (le sculpteur favori d’Hitler, NDLR) que de Rodin». C’est là une histoire de goût. Donc sujette à caution. L’incontestable reste en revanche le substrat de la commande, d’essence religieuse alors même que la France a comme des furoncles à sa laïcité. Le titre de l’article du «Monde» le dit bien, même s’il synthétise fatalement. Noé, le monsieur de l’Arche, doit aujourd’hui venir sauver le monde de son «existentialisme athée». Intitulée en anglais pour faire moderne «Storm Cube» (elle possède son site www.stormcube.eu), l’œuvre doit rappeler l’homme à une saine transcendance. Et ce à l’heure d’une «implacable pandémie ébranlant les fondements de l’humanité», comme si on était revenu à la Peste Noire du XIVe siècle. Je rappelle que la pandémie actuelle n’a tué qu’un trois millième de la population terrestre. Et encore ne suis-je pas sûr de mon calcul...

Le mot «transcendance» fait peur. Mais il suffit de lire son site personnel (www.marcoslozanomerchan.com). Marcos Lozano Merchan se veut «philosophe autodidacte». Il appartient surtout, ce que rappelle avec insistance Médiapart, au mouvement catholique «néocathécuménal». Autrement dit proche de l’intégrisme, même si Jean-Paul II l’a approuvé en son temps. Une mouvance stricte, à laquelle appartient comme par hasard Jean-Luc Martinez. Une certaine Pascale Martinez signe du reste le texte hagiographique, presque indécent dans la complaisance, du site de Merchan. Ex-enseignante d’histoire de l’art à l’Université catholique d’Angers, la dame est comme de bien entendu l’épouse de Jean-Luc. Un habitué des renvois d’ascenseur. Selon Médiapart toujours, ce dernier ne vient-il pas d’acheter pour le Louvre (contre l’avis de ses conservateurs) un Tiepolo à la fois ruiné et ruineux? Le vendeur aurait remis contre cette acquisition un gros chèque à une fondation éditant un livre de Jean-Luc Martinez. Alors vous comprenez, l’actuelle statue de bonze fondue à Madrid…

Renouvellement de mandat

Le principal problème est que Martinez brigue aujourd’hui un troisième mandat de directeur au Louvre. Une institution qu’il dirige depuis 2013 en remplacement d’Henri Loyrette. Il avait déjà été reconduit, non sans voix discordantes, en 2018. L’homme fait en ce moment son «forcing» médiatique, suivi par une presse en général plus indulgente (appelons les choses comme cela) que Médiapart. Il risque donc de parvenir à ses fins. Avec l’aide de Dieu. Ou alors celle du Diable.

N.B. Pour la bonne bouche, je vous rappelle que Jean-Luc Martinez avait fait interdire de Tuileries, au moment de la FIAC de 2017, une sculpture de Heike Kundalowski comme «pornographique». La statue de bois, peinte en rouge, avait été récupérée par Beaubourg pour son parvis.

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