Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Collezione Peggy Guggenheim révèle le peintre Osvaldo Licini

Mort en 1958, l'artiste des Marches reste inconnu hors d'Italie. Une belle rétrospective restitue son parcours entre figuration et abstraction.

Une toile caractéristique de la période abstraite dans les années 1930.

Crédits: Succession Osvaldo Licini/Collezione Peggy Guggenheim, Venise 2018.

Il faut savoir rester original. Peu d'institutions le demeurent. Elle sont poussées par le besoin assez malsain de «faire des entrées». Leur public ne vient pas voir, mais revoir. Je vous ai déjà dit ce que j'ai pensé des soixante expositions méditerranéennes de Picasso cet été. J'avoue me sentir peu attiré aujourd'hui à Paris par le Miró du Grand Palais ou le Basquiat-Schiele de la Fondation Vuitton. J'aurais l'impression d'entendre un bruit de tiroir-caisse en entrant, même si j'aime beaucoup le premier Miró. Celui où il créait encore avant de «faire du Miró».

La Collezione Peggy Guggenheim de Venise possède une double chance. D'abord, elle reste riche. Ensuite, le public vient spontanément. Aucun touriste, surtout américain, ne saurait revenir de la Sérénissime sans avoir visité cette sorte d'ambassade artistique. C'est le réceptacle des grands classiques du XXe siècle. Il s'agit aussi l'été d'un jardin aux sculptures. Tout cela se révèle bien géré, avec un petit personnel résolument polyglotte. Activités pour les enfants. Visites guidées selon des modules adaptés. Long ou court. Restaurant avec terrasse. Il y a enfin les présentations temporaires, toujours intéressantes. Je vous ai dit comment la Collezione a récemment créé un lieu pour les manifestations de poche. Peu importe si les touristes voient cette partie de la fondation. De toute manière, ils ont payé.

Triomphe vénitien en 1958

La dernière fois que je vous ai parlé d'une exposition en ces lieux, c'était avec Josef Albers. Une présentation remarquable, reprise du Guggenheim de New York. La Collezione puise à l'occasion dans une sorte de pot commun. Elle l'avait ainsi fait l'an dernier à pareille date pour les symbolistes. Sa direction crée cependant volontiers. Des rétrospectives en principe liées d'une manière ou d'une autre à Peggy. On sait, ou plutôt on on sait pas, que cette dernière, après avoir soutenu les jeunes artistes d'outre-Atlantique, s'est beaucoup intéressée aux Italiens à partir de 1948. Elle a suivi et promu des gens qui ont longtemps peiné à se voir reconnus sur le plan international. La Péninsule faisait à l'étranger province, ou alors vieux machin.

Il n'existe curieusement pas de lien entre Peggy et Osvaldo Licini, qui fait aujourd'hui l'objet d'une éblouissante présentation. C'est à peine si les archivistes ont pu découvrir une image. Elle remonte à la Biennale de 1958, où l'homme avait reçu à la stupéfaction générale (il suffit de lire l'article indigné du critique français Alain Jouffroy reproduit dans le catalogue) le Grand Prix de peinture. Peggy fait face, lors d'une visite, à un Osvaldo Licini. L'homme présentait 50 tableaux. L'honneur est donc sauf. Il semble pourtant permis de se demander pourquoi la mécène a dédaigné un artiste tout à fait dans ses cordes. Il y a chez cet créateur des Marches aussi bien l'abstraction que la figuration surréalisante voulues.

Une vie dans un village

Licini est donc né à Monte Vidon Corrado en 1894. Un village comptant à l'heure actuelle 768 habitants. Il a passé là le plus clair de son existence. Il s'agit en plus de son lieu de décès. On pourrait du coup imaginer un destin provincial. Retiré. Replié. Voire même reclus. Il n'en est pourtant rien. Licini est de la campagne des Marches comme le grand photographe Mario Giacomelli. Il s'agit pour lui d'une terre nourricière, dont il lui faut à l'occasion s'éloigner. Ses parents ayant émigré tôt en France, le laissant enfant avec le reste de la famille, il a longtemps fait les allers et les retours de Paris. Licini a plus tard fait partie des «Montparnos», ces créateurs venus de partout respirer l'air de ce qui restait pour quelques décennies encore la Ville Lumière. Il a ainsi été lié à son compatriote Modigliani, même si son ami de toute un vie restera à Bologne Giorgio Morandi.

Dans les cafés de Montparnasse. Osvaldo a ainsi rencontré une riche Suédoise, un peu peintre, Nancy Hellström. Il prendra en 1925 sa décision. Celle de rentrer au pays, en pleine montée fasciste. Elle prendra sa décision en 1926. Le rejoindre et l'épouser. C'est la muse et le modèle des toiles encore figuratives qui ont succédé chez lui à une fin de futurisme. Mais assez vite l'artiste change d'orientation. Il stylise le paysage environnant. Puis c'est l'entrée dans l'abstraction. Je dois ici préciser que Mussolini n'a rien contre les lignes et les carrés. Licini donne alors des choses magnifiques. Il s'agit d'une peinture stricte, géométrique et anguleuse, mais sans sécheresse. Comment est-il possible de se révéler d'avant-garde à Monte Vidon Corrado? Parce que le peintre, comme beaucoup de gens isolés, entretient une importante correspondance avec des intellectuels et des théoriciens (dont Carlo Belli, l'auteur du concept d'«archipittura»). Voire même des philosophes. Et puis il expose! Il fait ainsi partie des poulains du Millione de Milan des frères Gino et Peppino Ghiringhelli, la galerie la plus ouverte en innovations du pays!

Angelots et diablotins

La guerre, puis l'après-guerre amènent un retour à la figuration. Une figuration libre, assez ludique, avec des angelots (bien sûr rebelles) et des diablotins (leurs petits frères). La couleur prend son essor. Il y a des fonds rouges, bleus et jaunes dans ces toiles qui se ressemblent sans jamais se répéter. Le sous-titre de l'exposition le dit d'ailleurs bien. C'est «qu'un vent de folie me soulève». L'ascension dans les cieux suppose une certaine légèreté, que Licini a su conserver. Il n'y a pas chez lui ce côté lourd et vieilli de certains peintre importants avant 1939. C'est un artiste à la fois jeune et fêté qui s'éteint en 1958. Licini disparaît en effet juste après son grand Prix vénitien.

Montée par Luca Massimo Barbero, qui a déjà donné bien des choses intéressantes à la Collezione, l'exposition reste claire et simple. Il s'agit de faire découvrir. Licini demeure inconnu hors d'Italie. Absence de curiosité, hélas. Je n'ai jamais vu une toile signée de lui à Beaubourg ou à la Tate Modern. Rien non plus dans les ventes, de plus en plus cotées, que Christie's ou de Sotheby's consacrent à l'art italien d'après-guerre. Le parcours de cette rétrospective reste donc chronologique, avec ses va-et-vient entre abstraction et figuration. Le décor se permet tout de même quelques audaces. Les toiles sur fond bleu vif se retrouvent sur des murs bleu vif. Rien de tel pour le rouge et le jaune. Il faut tout de même de se montrer sage dans un lieu grand public respectant ses visiteurs.

Pratique

«Osvaldo Licini», Collezione Peggy Guggenheim, 701-704 Dorsoduro, Venise, jusqu'au 14 janvier 2019. Tél. 0039 041 240 54 11, site www.guggenheim-venice.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.



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