Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Collection Oskar Reinhart de Winterthour s'offre un coup de publicité dans les gares

Depuis mars, un film tourne en boucle dans toute la Suisse. Il s'agit de relancer l'un des plus beaux musées de Suisse: Van Gogh, Cézanne, Lautrec, Ingres, Cranach...

Oskar Reinhart réaccrochant sa collection, 1955. Au mur, la clownesse de Lautrec. Au sol un tableau problématique qui oscille de Rubens à Jordaens.

Crédits: Sammlung Oskar Reinhart, Winterthour 2020.

L’image repasse en boucle dans les gares depuis le mois d’avril. De lents mouvements de caméra, voulus élégants, font pénétrer le spectateur dans l’univers ouaté de la Collection Reinhart, au Römerholz de Winterthour. Il y a d’abord l’extérieur, avec la villa dessinée dans les années 1910 par l’architecte genevois Maurice Turrettini pour Jakob Heinrich Ziegler-Sulzer. Un fondu-enchaîné conduit ensuite le public jusque dans les salles abritant l’ensemble de peintures réuni par Oskar Reinhart, qui fit agrandir en 1925 la demeure par le même Turrettini. Une immense salle, très haute, éclairée depuis des fenêtres placées en rangs serrés sous le toit. L’œil n’a plus qu’à passer en quelques secondes d’un Cézanne à un Renoir ou à un Lautrec. Mort en 80 ans en 1965, l’homme avait privilégié en homme de son temps les impressionnistes et leurs immédiats successeurs. Oskar Reinhart pensait pourtant avoir réalisé un musée intemporel.

"Danseuse dans la loge" de Degas. Photo Sammlung Reinhart, Winterthour 2020.

Le confinement fini et le film tournant toujours, l’envie vient de vérifier sur place ces images idylliques, complétées par de vues furtives d’un jardin aujourd’hui qualifié d’«historique». Rien de plus simple! Il suffit de se rendre sur la colline dominant la ville naguère industrielle. Léguée avec son contenu à la Confédération suisse, la maison est ouverte tous les jours, sauf lundi. Avec les restrictions actuelles, bien sûr! Un employé vous explique que vous ne pouvez pas rentrer comme ça, alors que le virus rôde. Il vous ouvrira la porte quand le client précédent aura pris son billet. Il faudra ensuite suivre les flèches, et au besoin patienter. Certaines salles, pourtant vastes, n’acceptent qu’une seule personne à la fois. J’ai vu le moment où ce serait zéro, pendant qu’on y était (1). Heureusement que le public reste clairsemé. Plutôt âgé d’ailleurs. Il faut dire qu’en dépit de la restauration de 1997-1998, qui a permis un léger agrandissement, il s’agit d’un temple de l’art à l’ancienne. Des gadgets vidéo sembleraient ici aussi déplacés qu’une strip-teaseuse dans un conclave pour élection papale. On n’est pas là pour rigoler!

Le portrait de Johannes Cuspinian par Cranach, 1502. La Collection possède aussi celui de son épouse Anna. Photo Sammlung Reinhart, Winterthour 2020.

Présenté de manière un peu plate dans un décor tristounet, l’ensemble n’en apparaît pas moins fabuleux. C’est le défilé des chefs-d’œuvre, avec quelques scories tout de même. Il s’agit d’une de ces grandes collections alémaniques, allant de celle des Brown à Baden à celle des Abegg à Riggisberg. Des ensembles qui finissent presque tous dans des musées ou des fondations construites ah hoc. D’ici quelques années, une version élargie de la Villa Flora des Hahnloser devrait ainsi s’ouvrir à Winterthour. Ce sera l’occasion de comparer le style des Hahnloser de celui de Reinhart. Ces gens vivaient en même temps, mais dans un autre monde. Richissime héritier du groupe Volkart, spécialisé dans les denrées coloniales (coton, caoutchouc, cacao…), Reinhart était un célibataire vivant de manière retirée. Arthur Hahnloser était oculiste (avec un frère banquier comme «ghost partner» pour ses achats les plus importants.) Son épouse Hedy tenait salon. Pour utiliser une comparaison proustienne, les Reinhart auraient été des Guermantes industriels, tandis qu’Hehy ressemblait à Madame Verdurin, jouant un rôle d’«influenceuse» comme son modèle littéraire.

"La Grenouillère" de Renoir. Il existe plusieurs version analogues de cette composition de 1869. Photo Sammlung Reinhart, Winterhour 2020.

Pour l’instant, il faut donc se contenter de rapprocher Oskar Reinhart de son rival zurichois Emil Georg Bührle. Même coup de foudre pour les impressionnistes dans l’Allemagne de 1910. Des moyens financiers très importants, même si Oskar n’a pas centuplé sa fortune comme Emil entre 1939 et 1945. Des infidélités progressives à la peinture française des années 1880. Quelques achats anciens donc, Reinhart n’ayant pas toujours la main heureuse même s’il a possédé un sublime Bruegel et sans doute les deux plus beaux portraits de Cranach. Des incursions un peu frileuses dans la création moderne. Bührle est juste allé un peu plus loin. Si Reinhart n’a pas dépassé le Picasso bleu ou de l’époque ingresque, son concurrent s’est offert «L’Italienne» cubisante de 1917. Une des œuvres de l’Espagnol le plus souvent reproduites. Peut-être aurait-il fait quelques pas de plus sans sa mort subite en 1956. Une année où Reinhart, très actif dans les années 1920, s’était déjà bien calmé.

"Au Café" de Manet, 1878. Le tableau était bien plus grand avant que l'artiste le coupe en deux. L'autre morceau se trouve à la National Gallery de Londres. Photo Sammlung Reinhart, Winterthour 2020.

Voilà pour l’environnement historique. Il faut rappeler que Reinhart ne s’est pas limité à cet ensemble où Van Gogh voisine avec Géricault, Chardin avec Cézanne et Goya avec Daumier. C’était là sa collection de luxe. Personnelle. Elitiste. Limitée. L’homme avait parallèlement entrepris de constituer d’énormes séries de peintures allemandes, suisses ou autrichiennes du XVIIIe aux débuts du XXe siècle. Du matériel d’étude, en quelques sorte, donné à Winterthour dès 1940. Ce noyau se trouve aujourd’hui dans le Kunst Museum am Stadthaus. Autrement dit en ville. C’est là que se découvrent (notamment) une demi-douzaine de Friedrich, peu apprécié à l’époque, et une dizaine de Liotard. Il faut les avoir en mémoire au Römerholz pour comprendre certaines lacunes. Mais après tout la Fondation Bührle, qui ira fin 2021 au nouveau Kunsthaus de Zurich, ne comprend qu’un tiers de la collection de magnat de l’armement, le reste étant resté dans la famille.

Le portrait de Delphine Ramel, la seconde épouse d'Ingres. L'artiste avait 79 ans quand il signa ce tableau en 1859. Photo Sammlung Reinhart, Winterthour 2020.

Que retenir de plus beau dans la Collection Reinhart? Difficile d’opérer une sélection. «Au Café» reste l’un des plus vibrants Manet. «La Sainte Famille» un magnifique Poussin, pour une fois bien conservé. Le «Portrait de Delphine Ingres-Ramel» par son mari prouve l’audace du maître qui multiplie les déformations anatomiques. «La Grenouillère» constitue un Renoir essentiel des grandes années, celles de ses débuts. Les natures mortes de Cézanne font partie des sommets de l’œuvre. «La clownesse Chahukao» de Lautrec demeure une icône de la peinture. Les Courbet et les Corot se découvrent en rafales. Il est permis de développer un faible pour le portrait d’inconnue réalisé par Holbein dans la période anglaise, vers 1535. Les Van Gogh sont enfin tous majeurs. Période d’Arles, bien sûr! De quoi passer sur des créations plus faibles. Des Renoir tardifs. Un Derain terne. Un Utrillo de série. De la sculpture suisse des années 1930 conventionnelle. Reinhart avait du goût. De la culture. De l’éducation. Il a juste manqué de culot, un tel mot faisant tache dans son milieu social. Si somptueuse quelle soit, sa collection reste du coup sans surprise. Jamais dérangeante. Trop bien élevée. On aimerait parfois un vrai coup de folie. La sagesse est une qualité dont il ne faut pas abuser.

(1) On se montre nettement plus laxiste ans sur la terrasse du café attenant!

Pratique

Sammlung Oskar Reinhart Am Römerholz, 95, Haldenstrasse, Winterthour. Tél. 058 466 77 40, site www.roemerholz.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10jĥ à 17h. Le mercredi jusqu’à 20h.

Un article suit immédiatement celui-ci sur les tableaux "à problèmes" de la Collection.

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