Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Cité de l'architecture parisienne se penche sur le Viennois Otto Wagner

Faite de projets souvent inaboutis, l'exposition permet de comprendre la trajectoire de cet Autrichien, qui a passé de l'historicisme à l'art nouveau de la Sécession viennoise.

Un projet de villa très Sécession d'Otto Wagner.

Crédits: Wien Musuem, Vienne 2020.

Toutes les carrières n’apparaissent pas linéaires. Certaines d’entre elles connaissent d’étranges bifurcations. C’est à croire qu’entre le débutant et l’homme arrivé (ou tombé) a eu lieu un évènement déterminant. Quelque chose comme une conversion. Ainsi en va-t-il pour Otto Wagner (1841-1918), dont la Cité de l’architecture parisienne propose une exemplaire rétrospective, en accord avec le Wien Museum et Orsay. Ainsi que s’interrogeait dans sa recension du «Monde» Jean-Jacques Larochelle, «comment le tenant d’un conservatisme longtemps soumis à l’emprise de l’historicisme, a-t-il pu se transformer en promoteur zélé des mutations de son temps?»

Comment? La réponse me semble à la fois simple et compliquée. Wagner appartient à la génération qui aura vu Vienne éclater au-de-là de ses fortifications (1), celles-ci se voyant rasées pour permettre la création d’un «Ring» boulevardier. L’homme a donc connu la frénésie de constructions qui s’est alors développée, avec un mélange d’audace et de prudence. S’il s’agissait bien de créer des quartiers nouveaux et d’imposants bâtiments publics (la vénérable Hofburg impériale doublant elle-même de volume), ce sera dans un mélange de styles anciens allant du gothique au néo-baroque en passant par la Renaissance. C’est ce qu’on appelle «le style beaux-arts», avec les mêmes solutions retenues dans toute l’Europe, voire en Amérique. Un académisme longtemps décrié comme peu imaginatif. Il fait pourtant aujourd’hui une partie du charme de la capitale autrichienne, où j’avoue parfois le préférer à la beauté un peu sèche de la Sécession. Mais là c’est moi qui parle, en hérétique des dogmes architecturaux.

Un bon élève

Né dans une famille de notaire, et donc de notable, Otto Wagner a commencé par suivre toutes les bonnes filières. Il a participé ensuite à tous les concours, ne les remportant cependant jamais. Son rêve de construire pour l’empereur François-Joseph ne se concrétisera qu’une seule fois, en 1879. Et encore s’agissait-il là d’un décor éphémère! Il réalisera les pavillons prévus pour célébrer les vingt-cinq ans de mariage de François-Joseph avec Elisabeth, plus connue sous le nom de Sissi. Demeuré sur le papier, le reste n’a pourtant pas été tracé en vain. Il a nourri de nombreuses publications, puis les cours d’un Otto Wagner promu professeur. Ce dernier possédait alors déjà de nombreux assistants. Ils l’aidaient à mettre au point des édifices plus commerciaux. Architecte et promoteur, le Viennois fournissait des logements de luxe clés en mains, dont il avait par ailleurs conçu le mobilier et les éclairages aujourd’hui promus au rangs d’icônes du design.

Saint Leopold am Steinhof. L'une des versions du projet réalisé en 1907. Photo Wien Museum.

Il aura fallu ces laborieux, mais lucratifs, débuts pour que Wagner se mette à cet art nouveau qu’était la Sécession. Son changement de cap n’était pas unique. Avant de devenir le peintre que l’on sait, Gustav Klimt concevait de grandes décorations très classiques avec son frère Ernst, mort dès 1892. Leur évolution commune s’est faite en partie grâce à de nouveaux commanditaires, prêts à accepter des idées nouvelles circulant dans toute l’Europe. Vienne (est-ce grâce au bon docteur Freud?) se montrera juste un peu plus radicale en la matière que Paris ou Berlin. Mais guère plus finalement que la Glasgow de Charles Rennie Macintosh et de ses disciples. Il y avait juste là de plus gros moyens financiers. Il en fallait pour assumer les gares du métro Vienne, terminé en 1902. Ou la somptueuse Caisse d’épargne de la poste, à la célèbre façade aux plaques de marbre rivées par des clous d’aluminium.

Oeuvre d'art totale

Toute une riche bourgeoise, souvent d’origine juive (et si je dis cela, ce n’est pas de l’anti-sémitisme!) a suivi le mouvement qui comprenait, sur le plan des architectes, des hommes du calibre de Josef Hoffmann ou de Joseph Maria Obrich. Elle commandait des villas qu’allaient bientôt meubler les Wiener Werstätte avec des objets souvent signés Koloman Moser. L'ensemble donnait une œuvre d’art totale dont Wagner lui-même aura surtout connu les prémisses. A partir de 1910, il se retire en effet un peu, dans une magnifique maison comme il se doit bâtie selon ses plans. Fin des éclats wagnériens! Le vétéran meurt en 1918 comme tout le monde (Schiele, Moser, Klimt et chez nousHodler), au moment-même où l’empire agonise.

Otto Wagner, Photo DR.

Il s’agissait de raconter tout cela à Paris, qui n’abrite bien entendu aucune construction signée Otto Wagner (alors que la maison de Tristan Tzara dans la capitale française sera plus tard signée par l’Autrichien Adolf Loos). Le commissaire Hervé Doucet pouvait bénéficier d’énormes archives papier. De quelques portraits et objets personnels. D’un ou deux meubles aussi. Mais pas davantage. Il fallait du coup faire comprendre les enjeux au public de manière intellectuelle, mais sans se montrer trop sec. Opération réussie. L’exposition, qui succède dans ce grand bras incurvé du Trocadéro à celle sur Rudy Ricciotti comme à celle sur Androuet du Cerceau (un bâtisseur de la Renaissance française dont il ne subsiste aucun bâtiment debout), tient la route. Mieux que cela, elle convainc et séduit, ces deux termes se révélant parfois antagonistes.

Un succès remarqué

Un succès remarqué par tout le monde! La Cité de l’Architecture avait rarement bénéficié d’une telle presse. Et tout cela finalement pour un inconnu, même si chaque amateur d’art a vu au moins une fois dans sa vie en photo la Kirche am Steinhof, construite en 1907 dans un asile d’aliénés. Le chef-d’oeuvre de Moser sans doute. Comment est-ce possible d’y parvenir? Très simple. La vulgarisation intelligente, ça existe. Parfois.

(1) 900 000 habitants en 1869, deux millions en 1914.

N.B. Cet article est suivi d’un autre sur l’exposition jumelle de la Cité de l’architecture. Fournie par l’Albertina de Vienne, elle propose des plans, élévations ou projets de façades des plus grands créateurs depuis le XVIe siècle.

Pratique

«Otto Wagner, Maître de l’Art Nouveau viennois», Cité de l’architecture & du patrimoine, Palais de Chaillot, 1, place du Trocadéro, Paris, jusqu’au 16 mars. Tél. 00331 58 51 52 00, site www.citedelarchitecture.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 19h. Le jeudi jusqu’à 21h.

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