Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La cinquantième édition d'Art/Basel roule, mais sans surprise, jusqu'à dimanche

Les 290 exposants présentent sur les deux étages de la Messe (à des prix bien sûr souvent colossaux) des pièces énormes aux signatures bien connues.

Le coeur, bien sûr métallique, de Jeff Koons,

Crédits: Jeff Koons, Galerie Gagosian 2019,

C'est une affaire qui roule. Je monte dans la tour chercher mon badge au service de presse. Nous sommes à Art/Basel, qui fête cette année sa cinquantième édition, et non pas son cinquantième anniversaire (il y a toujours un An Zéro). Le machin sort d'une machine en trois secondes et demi. Avec le sourire de la préposée en prime. Il faut dire que j'ai dû candidater comme tout le monde ici, à commencer par les galeristes qui y mendient la faveur d'avoir un stand ruineux. Il ne me reste qu'à rentrer dans la Messe, qui vaut par conséquent bien une messe, comme Henri IV l'avait dit de Paris en 1593. J'irais même jusqu'à assurer qu'il s'agit ici d'une grand messe, dont la multiplication insensée des autres foires n'a fait que renforcer le pouvoir d'attraction. C'est l'un des rares «musts» subsistant, même si vous ne mourrez bien sûr pas d'avoir sauté un tour.

Le plus étonnant en effet avec Art/Basel, c'est que les versions annuelles tendent toujours davantage à se ressembler. Une fois que vous avez passé sous le portique (qui n'existait évidemment pas en 1970!) après avoir obligatoirement reconnu et si possible embrassé quelques amis dans la file d'attente (tout le monde s'«adore» dans les milieux «arty»), vous commencez par le box de la Fondation Beyeler avant de tomber sur le stand géant des Nahmad, Des gens «notorious» qui vendent à des prix majuscules les œuvres généralement mineures des plus grands noms du XXe siècle. Puis c'est Saint-Etienne, avec Schiele et Kokoschka. Le rez-de-chaussée regroupe ainsi les poids lourds du moderne et du contemporain. Après la première travée, le public évolue un peu comme il le veut. Et parfois comme il le peut. Soyons justes. En ce mercredi matin, second jour des vernissages qui se sont multipliés depuis quatre ou cinq ans, la bousculade se révèle moins forte que le mardi, où moins compte le fait de voir que d'être vu.

Une foire qui a bien changé

Rien ne vient rappeler le cinquantième, ce qui peut étonner de la part d'une foire qui a développé une forte tendance à l'autoallumage et à l'autosatisfaction. Il faut dire que cet énorme salon n'a plus grand chose à voir avec ses modestes débuts, que venaient parrainer les «fans», alors rares, du contemporain. Des participants originels, il ne doit plus rester grand monde, à part l'inamovible Alice Pauli de Lausanne, vaillante malgré ses béquilles. Elle a encore fait un carton cette année. On est aujourd'hui à la Messe dans l'international, l'esbroufe et le fric. Il est à ce propos question à côté de moi du Gerhard Richter vendu dans la première heure pour 20 millions de dollars par David Zwirmer (1). «Une œuvre exceptionnelle des débuts.» Dame! A ce prix-là. On peut se montrer difficile. Mais dans ce monde si tourné vers l'avenir que le passé n'existe pas, Richter c'est déjà un classique. Comme Jeff Koons, finalement, dont Gagosian montre un coeur ressemblant à un énorme bonbon.

Si tout le monde se veut branché sur l'actualité et l'émergent à Bâle, cela ne signifie pas que les visiteurs, et a fortiori les acheteurs, soient jeunes. Où alors, il s'agit d'une éternelle jeunesse narguant la mort. Je viens de croiser deux Américaines à peu près momifiées par le bistouri. Bâle est aussi une foire aux vanités, avec ce que cela suppose de morbide. Je me souviens tout à coup que la ville a abrité l'un des plus célèbres danses macabres, peinte au XVIe siècle par Holbein. Il en reste quelque chose. Dans le genre, je remarque pour la troisième fois une animatrice de TV russe qui présente la foire à son public, toute de fuchsia court-vêtue. Cette blonde pourrait être en silicone, ou alors en massepain. Mais peut-être s'agit-il déjà d'une imprimante 3D parlante.

Le rare en grande quantité

L'heure tourne vite. J'en arrive à mon neuvième ou dixième Picasso tardif. Ici, tout ce qui passe normalement pour rare se retrouve en grande quantité. J'ai vu tous les noms qui comptent de Christopher Wool à Jean-Marie Basquiat en passant par Paula Rego ou Alighiero Boetti, dont Tornabuoni de Florence présente un stand entier de «Mappe». C'est souvent la taille des pièces qui m'a le plus frappé. Le record me semble ici un lapin géant en bronze de Barry Flanagan chez Waddington-Custot. Cinq ou six mètres de haut. Je n'espère pas recevoir ce mastodonte pour mes prochaines Pâques. «Mais où finit tout cela?», s'exclame à côté de moi une visiteuse. Dans des collections de banques parfois. Dans les nouvelles fondations américaines assez souvent. Dans des dépôts le reste du temps, un peu comme les rivières de diamants passent de son jours de coffre en coffre. Bref. Cet art volontiers composé de détritus, ou tout a moins de recyclages, se situe entre le «storage» et le «garbage». La formule est moi. Je veux le copyright, puisqu'il en existe pour tout dans le monde contemporain.

Reste qu tout cela se révèle cher. Très cher, même si les prix se révèlent un peu plus doux au premier étage, où je retrouve Skopia, l'unique galerie genevoise encore à Art/Basel avec Franz Gertsch ou Franz Erhard Walther. Vu la présence du Koons chez Gagosian, les tarifs doivent aller de six à neuf chiffres pour les prix demandés. «C'est grotesque», me glisse l'un des principaux collectionneurs romands. «Il n'y a plus de limites. D'ailleurs c'est simple, je regarde aujourd'hui volontiers du côté de l'ancien. A qualité égale...» Mais déjà, moi je sature. D'abord il y a des choses que je peine à admettre en tant qu'expressions artistiques. «La qualité moyenne est pourtant inouïe», me rétorque un ami commissaire d'expositions en France et en Belgique avec une expression extatique. Seulement voilà! Lui est croyant en la matière. Moi je me sens plutôt libre-penseur. Je n'ai en tout cas pas reçu la grâce, même si j'ai trouvé amusante la cuisine précolombienne de Gabriel Chailé chez Barro de Buenos Aires, avec ses marmites «customisées» et son eau bouillant en permanence.

Une impression de répétition

Et puis à force de se répéter, avec les mêmes artistes aux styles si reconnaissables (c'est voulu!) qui reviennent d'un stand à l'autre (et il en a 290!) depuis dix ans, vient la lassitude. Les ailes de cet immense quadrilatère sur deux niveaux finissent par donner l'impression d'un seule et immense proposition. Après la pensée unique, l'art unique? Tel n'est pas le cas, avec le nombre identique de participants à la TEFAF de Maastricht au printemps, où il y aussi beaucoup de moderne et de contemporain. Dans les moments de fatigue, il reste là-bas possible de changer de discipline. Voir de l'archéologie. De l'art tribal. Des meubles anciens. Des bijoux. Le monde monomaniaque et pour tout dire un brin totalitaire du contemporain ne le permet pas. Or l'ennui, comme disait ma grand-mère (qui n'était pourtant jamais allée à Art/Basel), naît de l'uniformité.

(1) "Versammlung" de 1966.

Pratique

Art/Basel, Messe, 10, Messeplatz, Bâle, ouvert au public du 13 au 16 juin. Site www.artbasel.com Ouvert de 11h à 19h. Je vous parlerai demain d'Art Unlimited et de Miami Design à Bâle.

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