Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La cinémathèque brésilienne risque bien de disparaître par volonté gouvernementale

L'établissement, situé à São Paulo, a été fermé et les employés licenciés. Le président a refusé sa reprise par l'Etat de São Paulo. Les films conservés sont inflammables...

Les bâtiments de brique abritant la Cinemateca Brasileira.

Crédits: Didao Barros, image reprise du site de "The Art Newspaper"

La Cinemateca Brasileira est au plus mal. Un long article a paru le 28 août dans «The Art Newspaper» à ce sujet. Les 41 employés de la plus vaste cinémathèque d’Amérique du Sud ont été congédiés. Le secrétaire d’État a la culture, un ancien acteur de telenovelas sans expérience politique, nommé il y a peu par le président, a opéré une descente dans le beau bâtiment de briques abritant l’institution à São Paulo depuis des décennies. Il s’était fait entourer de policiers armés pour exiger la restitution des clefs. On n’est jamais assez prudent.

L’argent n’est en effet pour rien dans cette affaire, selon l’enquête menée par le journal pour son site en ligne. Il y aurait une volonté délibérée de Jair Bolsonaro de diriger «un pays sans mémoire, sans culture et sans éducation», selon l’une des personnes interrogées. Le président a commencé par supprimer le Ministère de la culture en 2019 pour un faire un croupion du Ministère du tourisme. Il continue. La cinémathèque était jusqu’ici en partie financée par la Fondation Roquette Pinto. Cette dernière a versé deux millions de dollars pour 2019 et quatre pour 2020. Mais un désaccord est intervenu comme par hasard, poussant à une rupture. Il n’y a donc plus de d’argent pour ce musée du cinéma. L’État de São Paulo a certes proposé de prendre le relais financier, mais le président a refusé.

Une bombe à retardement

La Cinemateca conserve 250 000 bobines de film. L’essentiel des collections remonte en effet bien avant le digital. Il fallait auparavant compter cinq ou six bobines (du moins chez nous) pour arriver à un long-métrage. Avant le début des années 1950, la pellicule était dite «nitrate». A sels d’argent, elle restait hautement inflammable, voire explosive en cas de gros incendie. Ce support tendait aussi à se décomposer au fil des années. La Cinemateca constitue ainsi une bombe à retardement si elle n’est pas entretenue et surveillée. Les 41 techniciens, qui y travaillaient parfois depuis des décennies, passaient pour très habiles même si un malheur ne peut pas toujours se voir évité. Les cinémathèques les plus sérieuses (mais les principales et les plus riches se trouvaient jadis dans la Moscou soviétique et le Berlin communiste) ont donc tout fait pour transposer les films sous forme de pellicule «safety» avant qu’arrive l’ère du digital.

Pour le moment, nous en demeurons là. Un énorme patrimoine risque de disparaître. Je signale que le Brésil a longtemps possédé une importante production nationale (dont des films bas de gamme qualifiés de «chanchadas») qu’aucune autre institution ne possède. La catastrophe arriverait après celle du Musée national du Brésil, qui a flambé en 2018 à Rio avec le 90 pour-cent de ses collections patrimoniales. Il y a aussi eu, en juin 2019, un incendie moins médiatisé. Le Musée d’histoire naturelle et Jardins botanique de Minas Gerais a disparu dans les flammes. Décidément, le pays brûle même en dehors de l’Amazonie! Cela dit, Jair Bolsonaro a été élu démocratiquement. Il serait même, selon un quotidien lu il y a quelques jours, «plus populaire que jamais». Qu’est-ce qui fait le plus peur?

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