Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Chaux-de-Fonds revisite Léopold Robert avec l'aide de Claudia et Julia Müller

Le peintre est né il y a 225 ans. Le Musée des beaux-arts présente son "laboratoire", esquisses, gravures et répétitions. Il y a aussi les fresques des soeur Müller.

L'affiche. Un brigand de Robert, la tête en bas, par les soeurs Müller.

Crédits: Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds 2019.

«Nous organisons cette fois deux expositions et demi.» Et ce dans une moitié de bâtiment, puisque le premier étage reste fermé cet été pour travaux. Nouveau directeur du Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, David Lemaire a bien rempli l'espace qui lui reste. «Il y a d'abord Léopold Robert, né dans cette ville il y a 225 ans. Puis Claudia et Julia Müller. Elles se sont inspirées de son œuvre afin de créer des peintures murale éphémères.» Et la demi, alors? Eh bien elle voit représentée par Jenny Eckhardt. Une complète inconnue, morte en 1850, dont les artistes bâloises se sont également inspirées. J'y reviendrai.

Robert, pour commencer. Ses tableaux, qui occupaient de tout temps une grand salle du premier, ont été décrochés. On dit d'ailleurs David Lemaire (qui vient pourtant de soutenir sa thèse sur Eugène Delacroix «peintre religieux») tenté par le tout contemporain. Une tendance assez forte aujourd'hui. «Les amis du musée gardent cependant un fort attachement à Robert.» Un homme dont la principale artère de la cité porte le nom. «Il y avait un projet d'Antonia Nessi au Musée des beaux-arts de Neuchâtel pour 2021. Seront à ce moment présentées les principales toiles de l'artiste, dont le Louvre montre deux grandes composition de manière permanente.» La Chaux-de-Fonds n'allait pas couper l'herbe sous les pieds de la conservatrice. Son musée devait trouver autre chose. «Nous montrons donc le laboratoire de Robert. Il y a d'un côté les dessins préparatoires. De l'autre, les répétitions et gravures d'édition.» L'homme a en effet connu un phénoménal succès populaire, prolongé par son frère Aurèle après son suicide à Venise en 1835. Chagrin d'amour, ce qui en fait un artiste éminemment romantique. Léopold s'est tranché la gorge, comme un de ses frères l'avait fait dix ans avant, à La Chaux-de-Fonds pour la même raison, dans un cadre il est vrai moins valorisant.

Des répliques à la demande

«Léopold Robert a réalisé peu de «grandes machines» de Salon, et ce après beaucoup d'efforts. Elles ont plu à toute l'Europe, d'où un nombre considérable de répliques pour faire face à la demande. Au départ, il y a des variantes. Le sujet se voit inversé. Les couleurs sont modifiées. Puis Aurèle se contente de refaire.» Le laboratoire évoqué par David Lemaire comprend aussi les travaux académiques exécutés à ses débuts dans l'atelier de David à Paris. Une usine à fabriquer des peintres. «Robert a gagné en 1814 un second prix pour sa gravure représentant un nu masculin. Cette récompense ne lui permettait pas d'obtenir un séjour à Rome. Il espérait décrocher la timbale en 1815.» L'histoire ne l'a pas voulu. En 1815, Neuchâtel n'était plus française, mais à la fois suisse et prussienne. Robert s'est retrouvé hors jeu, devant gagner Rome à se frais. «C'est là qu'il a réalisé ses portraits de brigands en costumes», précise Ariane Maradan, que j'ai connue comme galeriste, et qui a beaucoup poussé à la roue Robert auprès de David Lemaire. «Ces bandits étaient incarcérés à Rome, où toute une génération d'artistes découvraient leur pittoresque, les utilisant comme modèles. Robert a acheté certain de leurs costumes pour des utilisations postérieures.»

L'une des Italiennes de Robert, qui existe en de multiples versions. Photo Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds 2019.

Un cabinet iconographique accueille la famille Robert, où l'on se veut volontiers artiste. «Léopold n'a pas eu d'enfants, mais Aurèle oui», explique Ariane Maradan. «Dans cette véritable dynastie, on connaît surtout Léo-Paul, le décorateur de l'escalier du Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel, ou Théophile, tourné vers le grand décor religieux. Mais il y en a quantité d'autres, et ce jusqu'à aujourd'hui. Cela fait ainsi cinq générations.» Mieux que les frères Barraud, qui sont aussi, je le rappelle, de La Chaux-de-Fonds!

Travail sur place

Léopold Robert se retrouve donc repensé dans deux salles du musée par Claudia et Julia Müller, nées respectivement en 1964 et 1965. L'une enseigne à la HEAD genevoise. L'autre en Allemagne. Les duettistes se retrouvent quand elles le peuvent dans leur atelier commun bâlois. «Elles ont ici travaillé sur place avec deux assistants pendant trois semaines», reprend David Lemaire. «Ces artistes explorent la construction de la mémoire.» La leur, et celle de Léopold Robert. Des fragments tirés de certains tableaux et dessins présentés à côté se retrouvent par conséquent aux murs, en taille géante, aux côtés de dérivations des photos qu'elles ont collectionnées au fil du temps. En toute subjectivité. La gloire locale constitue pour elles une matière première. Tout comme Jenny Eckhardt.

Mais qui est cette dernière, au fait? Une oubliée, dont le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fond détient l'intégralité de l’œuvre connu. Ne vous attendez pas à un fonds énorme! Celui-ci se résume à sept toiles, dont six portraits, que l'institution montre en attendant les restaurations nécessaires. «On sait peu de choses sur cette femme née dans un milieu très modeste en 1816», explique David Lemaire. «Sa vocation est issue de Léopold Robert. Elle a réussi à se former à Düsseldorf, qui constituait alors un grand centre pictural. On peut la considérer comme le symbole même de la précarité. Jenny logeait chez ses modèles, le temps des séances de pose. Puis il lui fallait repartir. Elle a fini par mourir d'un refroidissement à 34 ans.» On voit ce qui peut attirer en elle non seulement des peintres comme les sœurs Müller, mais les historiens actuels. Le genre. L'aspect social. Un petit talent aussi. L'impression de découvrir, même si c'est sur le plan anecdotique. N'est pas Léopold Robert qui veut!

Pratique

«Léopold Robert, Un état des lieux», «Claudia et Julia Müller, Der weiche Blick», Musée des beaux-arts, 33, rue des Musées, La Chaux-de-Fonds, jusqu'au 29 septembre. Tél. 032 967 60 77, site www.mbac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.



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