Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Chaux-de-Fonds présente le pop-art américain au féminin singulier avec Kiki Kogelnik

La rétrospective révèle une Autricĥienne de naissance occultée par des Américains liés par le culte béat de la consommation de masse. A découvrir dans un musée rénové.

Le monde pop et ses images de la femme.

Crédits: Kogelnik Foundation, Musées des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds 2020.

C’est un coup de culot. Il n’y en a pas tant que cela dans les musées suisses. Cet été, celui des Beau-arts de La Chaux-de-Fonds, fraîchement rénové (1), propose ainsi les œuvres de Kiki Kogelnik. Une Kiki nettement moins connue que la Mrs Smith annoncée prochainement par le MCB-a de Lausanne. Difficile de dire à quoi les choses tiennent! Il faut se trouver au bon moment, avec le type d’œuvre voulu. Il est également nécessaire de ne pas subir trop d’ombres tutélaires. Or, dans le pop-art américain des années 1960 et 1970, l’Autrichienne de New York s’est vite retrouvée éclipsée par des gens comme Andy Warhol, Larry Rivers ou Claes Oldenburg, qu’elle a du reste côtoyés. C’était comme souvent à l’époque la seule femme d'un groupe. Il est permis de penser à la Lee Krasner, abstraite lyrique qu’expose en ce moment le Zentrum Paul Klee de Berne.

Kiki Kogelnik dans les années 1960. Photo DR.

Mais je vais sans doute trop vite. Vous n’avez sans doute jamais rien vu de Kiki Kogelnik, dont l’essentiel de la création se voit aujourd’hui conservé par une fondation austro-américaine portant son nom (2). Kiki (impossible de retrouver son prénom réel) est née à Bleiburg en 1935. Elle a dix ans à la fin de la guerre. En 1954, elle commence ses études d’art dans un pays qui s’en veut la victime, alors qu’il a généreusement fait le lit du nazisme. Elle n’entamera pas de démonstrations politiques pour autant. La scène viennoise ne s’en agite pas moins à l’époque, dans une cité restée très bourgeoise. Kiki croise à la galerie Nächts des gens comme Arnul fRainer ou Maria Lassnig (devenue une véritable star à la fin de sa longue vie). Rien de trop violent, même si sa peinture dérive alors de l’expressionnisme. On ne la retrouve pas aux côtés des «actionnistes» qui font alors scandale avec des performances dénudées et sanguinolentes. Notez qu’il lui en restera tout de même quelque chose. Plus tard, aux Etats-Unis, Kiki organisera de nombreux happenings.

Des images plates de la femme

La débutante part pour Paris, où elle se lie dans les années 1958-1959 avec le peintre Sam Francis, qui la ramène dans ses bagages aux Etats-Unis. C’est là qu’elle découvre un univers pop se présentant globalement comme le culte béat de la consommation de masse. Une notion qu’elle ne fera jamais sienne. Après divers tâtonnements, mariée à un cancérologue, Kiki se passionne pour l’image stéréotypée que donnent de la beauté les magazines dit «féminins». Elle en tire des images très colorées, bien sûr, mais aussi très plates. C’est comme si les mannequins mis en vedette ne possédaient pas de matérialité. Aucune profondeur. Nulle expression. Ce sont de simples images. Des leurres (3). Une première approche critique qu’elle poussera plus loin ensuite en créant des silhouettes accrochées comme des robes à des cintres. Il en pend beaucoup à la Chaux-de-Fonds. La mode ne crée que des apparences de femme.

La façade du musée rénové. Photo RTS.

Kiki Kogelnik, qui finira par rentrer en Autriche où elle est morte d’un cancer en 1997, a exploré ainsi de nombreux médias. Le film. La céramique. Le verre. La gravure. Elle a décliné de la sorte une inspiration finalement assez limitée. Notons cependant que, comme toute sa génération, l’artiste a été parallèlement inspirée par l’alunissage américain de 1969. Sa production tient ainsi du sismographe. Elle reflète l’air du temps.

Accrochage abondant

David Lemaire, qu’on a connu au Mamco genevois, dirige ont le sait le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, où il a succédé à Lada Umstätter. Il a voulu cette rétrospective, dont il a assuré le commissariat avec Marie Gaitzsch. L’accrochage remplit les salles du rez-de-chaussée, composé de petites salles et de trois grands espaces aménagés ici dans une adjonction bâtie au temps d’Edmond Charrière. Cela fait beaucoup. Trop, peut-être. Kiki Kogelnik aurait sans doute mieux été mise en valeur par une sélection plus ramassée. Certaines pièces semblent doublonner les unes par rapport aux autres. Reste qu’il faut saluer l’initiative et profiter de l’occasion. Avec ou sans cyborgs, Kiki ne réapparaîtra sans doute pas de sitôt sur la scène romande.

(1) La façade sur la rue de Musée a ainsi repris des couleurs rouge et orange que je pourrais qualifier de «pop».
(2) www.kogelnikfoundation.org
(3) Ses personnages ont du reste des organes interchangeables posés ça et là sur certaines toiles. Le fait d'avoir un mari médecin?

P.S.
David Lemaire m'a écrit depuis la publication de cet article pour me dire que Kiki se prénommait en fait Sigrid.

Pratique

«Kiki Kogelnik, Les cyborgs ne sont pas respectueuses», Musée des beaux-arts, 33, rue de Musées, La Chaux-de-Fonds, prolongé jusqu’au 30 septembre. Tél. 032 967 60 77, site www.www.chaux-de-fonds.ch/musees/mba/ Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Un second papier, une case plus bas, parle de la carte blanche donnée par le musée au Genevois Mathias Pfund.

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