Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"La chambre et l'intime". Un livre pour raconter comment certains espaces sont devenus privés

En quatre histoires, Claire Ollagnier nous raconte l'évolution de la chambre à coucher entre 1702 et 1806. Le lieu public devient peu à peu conjugal.

Le lit chez Fragonard. Un peu leste.

Crédits: DR.

«Comme on fait son lit, on se couche» dit l'adage, qui se veut imagé. Les choses ne sont pas si simples que ça. Spécialiste de l’architecture féminine et les petites maisons (presque toutes disparues) qui ont proliféré autour de Paris au XVIIIe siècle, Claire Ollagnier nous le prouve avec son récit en quatre volets: «La Chambre et l’intime». Situées respectivement en 1702, 1756, 1777 et 1806, les quatre journées (imaginaires) choisies permettent au lecteur de voir comment ce que nous appelons la «chambre à coucher» s’est privatisé au fil du temps. Notez que la situation tend aujourd’hui à se renverser. Le canapé chez qui vous bavardez un soir chez vos amis petitement logés pourrait bien se transformer en lit après votre départ.

Tout commence à Versailles avec un Louis XIV à l’état physique bien délabré pour ses 64 ans. Nous ne quitterons du reste guère le beau monde dans l’ouvrage, sauf pour sa conclusion bourgeoise. Le lever et le coucher du roi sont devenus des cérémonies. Des rituels si rodés que nul ne s’en demande plus le sens. Les courtisans mesurent leur rang social et leur faveur personnelle à leur plus ou moins grande proximité royale. Le château fonctionne ainsi comme une machine bien réglée. N’empêche que chacun sent déjà poindre un ennuyeux crépuscule. Un Roi Soleil (se) couchant. Le souverain n’en va pas moins se survivre pendant treize ans.

Au temps des libertins

En 1756, nous sommes chez Madame du Deffand, qui reçoit jusque dans sa chambre tapissée en rouge et jaune le Tout-Paris des lettres, plus quelques étrangers cultivés. La Ville commence à l’emporter sur la Cour. Aveugle et insomniaque, la marquise tient un salon couru, mais il y a de la concurrence. Son appartement, jusqu’au lit, sert à une sociabilité à jours fixes. Les autres, la maîtresse de maison demeure vraiment chez elle. Pour le tableau de 1777, nous voici pour une nuit parmi ceux que l’on appelait «les roués». Aristocrates et actrices. Les luxueuses maisonnettes suburbaines, aménagées avec un luxe fou, servent à des soirées pour le moins licencieuses. La chambre à coucher se retrouve du coup au premier plan…

Tout a changé en 1806 chez les Vitet, qui sont de riches bourgeois parisiens aux attaches rouennaises et lyonnaises. La vertu familiale a remplacé la débauche d’antan en quelques années. Un besoin d’ordre, après la Révolution. Ce rigorisme moral, venu de Bonaparte, se montre défavorable aux femmes. Elles perdent leurs droits presque à l’afghane avec le Code Civil. Elles étaient dehors et vaquaient à des affaires. Les voici réduites à l’espace domestique. Amélie Vitet va d’ailleurs perdre avec le temps la fameuse «chambre à soi», dont parlera plus tard Virginia Woolf. La pièce est certes devenue privée, mais elle a cessé de demeurer personnelle pour devenir conjugale. La prison se referme pour près de deux siècles.

Intelligente vulgarisation

Premier ouvrage grand public de son auteur, le livre est rédigé de manière alerte. Chaque petit chapitre sert à dire une foule de choses sur l’époque. La société évolue sans cesse, et il y a bien des décennies que des historiens et historiennes analysent pour ce faire le prix du linge, le poids des larmes ou le sentiment devant les paysages. Claire Ollagnier vulgarise ainsi de manière intelligente des machins plus ou moins (plutôt moins) lisibles, produits par des universitaires. Ils figurent en fin de volume dans sa bibliographie. J’ai ainsi retenu «La privatisation dans l’espace familial au XIXe siècle, la chambre à coucher conjugale" de Rivka Bercovici (1986) dans le genre trapu.

La couverture du livre. Photo DR.

Pratique

«La chambre et l’intime» de Claire Ollagnier aux Editions Picard, 159 pages.

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