Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Genève. La Caravane de la Solidarité se retrouve en photos au parc des Bastions

Les distributions de vivres pendant le confinement aux Vernets ont choqué l'Europe. Quatre photographes en rendent aujourd'hui compte. La parole à Laurent Guiraud.

L'équipe de la Caravane aux Vernets.

Crédits: Aurélien Fontanet

Vite fait, bien fait! La Ville de Genève et la Caravane de Solidarité inaugurent ce vendredi 26 juin «16 127» aux Bastions. Une exposition de photos présentées collées sur des panneaux, comme c’est l’habitude dans le parc. La chose formera un point d’orgue pour l’opération montée de mars à mai aux Vernets afin de nourrir ceux qui ont faim, comme on dit pour les œuvres de Miséricorde. Le confinement a mis en lumière des poches de pauvreté dans le canton, accentuées par la disparition brutale du travail assumé par les sans papiers. Il en restera peut-être plus tard un livre faisant office de trace. C’est en tout cas ce que souhaitent les quatre photographes impliqués dans le projet. Il m’a fallu en choisir un, alors que je les connais tous. Il s’agit de Laurent Guiraud, actif à la «Tribune de Genève». Un homme de terrain, lié au terreau local. Avec un intérêt vif pour ce qui se révèle social.

Comment avez-vous découvert le 2 mai les gens faisant la queue le samedi pour toucher un cornet de nourriture, dont la valeur était de 20 francs?
La quantité d’hommes, de femmes et d'enfants présents a créé la surprise générale. Même en ayant l’habitude de faire des reportages sur la précarité à Genève, je ne m’y attendais pas. Quand j’ai vu devant la patinoire des Vernets une file de 2500 personnes mesurant plus d’un kilomètre, j’ai failli en tomber de mon vélo. J’ai d’ailleurs oublié de le cadenasser et personne ne me l’a volé! Je me suis dit que 2500 candidats à un peu de nourriture, cela représentait davantage de monde que pour un match de hockey au même endroit en temps ordinaire. Disciplinée, la file suivait le cours de l’Arve en avançant très lentement.

De quelle manière l’événement vous avait-il été signalé?
J’étais en week-end de permanence, comme une fois toutes les quatre semaines. Je savais par conséquent qu’il allait y avoir une distribution de vivres. Je connaissais La Caravane, et son équipe de volontaires. En particulier Silvana, qui en constitue une cheville ouvrière. Cette organisation s’est très vite intéressée aux sans-papiers jetés à la rue par le Covid. Ils se retrouvaient d’un coup sans argent, leurs employeurs au noir ayant cessé de les payer. Le peu qui leur restait allait au loyer. La Caravane a commencé par assurer des ravitaillements ponctuels dans la rue. Les choses se sont mal passées. La police est intervenue. Silvana s’est retrouvée au poste. Son arrestation a provoqué un scandale. La Ville a du coup décidé d’aider La Caravane, en l’installant aux Vernets. Voilà ce que je savais en arrivant.

"Il fallait aussi des gros plans, pour rendre l'action moins anonyme." Photo  Laurent Guiraud.

Et ensuite?
J’ai décidé de documenter le cours des choses. Je suis donc revenu chaque samedi, jusqu’au début juin quand l’opération a été déplacée, et donc dispersée, dans les écoles. Je me suis dit qu’il serait bon que des collègues apportent également  leur regard. J’ai ainsi demandé à Aurélien Fontanet, qu’on connaît par son travail sur les Indiens d’Amazonie. Il a accepté tout de suite. J’ai aussi rencontré Jean-Patrick di Silvestro, qui collabore avec «Le Courrier». Plus Pierre Albouy, que j’avais côtoyé à la «Tribune». Nous avons ainsi formé une équipe de quatre. Il nous fallait à la fois montrer l’événement, dans ce qu’il a de collectif, et réaliser des portraits illustrant les drames personnels. Sans gros plans de personnes, bien sûr consentantes, le spectateur se sent moins impliqué. Une file devant une patinoire, cela devient vite impersonnel. Anonyme.

Comment en est-on arrivé à un projet d’exposition publique?
Par une rencontre.Je me suis retrouvée avec Manuelle Pasquali, qui travaillait pour Esther Alder, la conseillère administrative alors responsable de la «cohésion sociale et de la solidarité». Elle était sous le choc, comme moi. J’ai oublié de vous dire qu'avec l'effet de la surprise, je suis resté longtemps inactif avant d’oser presser sur le bouton. Nous avons donc discuté. C’est ainsi qu’est née l’idée d'une présentation, publique et gratuite dans un lieu central, de nombreuses images prises sur le vif. Je n’y croyais pas trop. Cela tenait du miracle. Et puis, assez vite, Manuelle m’a dit: «on le fait». Il faut dire que nous n’étions à ce moment déjà plus dans le cadre local. Les images de gens quêtant de la nourriture aux Vernets avaient fait le tour d’Europe. «Le Monde» en avait longuement parlé. Pour les Français, avoir faim à Genève, qu’ils imaginent pavée d’or, semblait inconcevable. C’était pourtant vrai. Des gens, acculés, ne faisaient plus qu’un vague repas par jour dans une ville qui abrite en plus l’ONU et le BIT. Et cela sans parler de quantité d’ONG.

Les paquets avant la distribution. Photo Laurent Guiraud.

Que voit-on aux Bastions?
Des images de nous quatre. Elles racontent la survie. Le tout montré, je l’espère,avec de l’émotion. Ce n’est pas nous qui avons effectué le choix. Nous l’avons confié à Aurélien Garzarolli, qui tient à l’avenue Calas le laboratoire Actinic. C’est lui qui a tiré ce qui lui a semblé le plus fort, sans tenir compte de qui l’avait produit. Il ne s’est pas agi de pondérer les choses pour que chacun ait au final droit au même nombre de photos sur les panneaux.

Pratique

«16 127, Témoignages photographiques, Au cœur de la Caravane de la Solidarité», parc des Bastions, Genève, entrée Place Neuve.Ouvert sept jours sur sept, jusqu’au coucher du soleil. L’exposition devrait durer environ un mois à partir d’aujourd’hui vendredi 26 juin.

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