Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Ca' Foscari veut réhabiliter a Venise un artiste officiel de l'URSS de Staline

Soutenue par une grande banque italienne, la rétrospective aura lieu dès le mois de mai. Il y aura une cinquantaine de peintures de Gueli Khorzev (ou Korjev). N'y aurait-il pas un problème?

L'un des panneaux du triptyque présenté en 1962.

Crédits: Succession Gueli Khortzev, Ca' Foscari, Venise 2019

La messe n'est jamais vraiment dite même si, en la circonstance présente, nous nous situons en plein athéisme. Venise, dont la Biennale ouvrira au public cette année le 11 mai pour fermer le 24 novembre, va accueillir diverses expositions en marge. Comme d'habitude. La Ca' Foscari, qui abrite l'Université, abritera ainsi une nouvelle fois des Russes (Prêt? Location?). Ce sera cette fois un Soviétique. Il s'agit de Gely (au Gueli) Khorzev (ou Korjev), mort en 2012 à 87 ans. L'homme opérera ainsi son grand retour. Il avait été l'hôte du pavillon national des Giardini en 1962, au moment où l'on parlait en Occident de «dégel» après Staline.

En 1962, les choses s'étaient mal passées pour l'invité, qui proposait entre autres son énorme triptyque: «La grande Guerre patriotique». Une expression qualifiant les années 1941 à 1945, après le grand flirt de l'URSS avec Hitler. La critique s'était déchaînée contre ce monument d'académisme. Seul le peintre Renato Guttuso avait défendu cette présentation en parlant de «resistenzialaismo». Mais Guttuso était cul et chemise avec le parti communiste, ce qui avait diminué la portée de sa défense. On avait plus revu Khorzev par la suite. Proche du PC, celui-ci s'est senti déboussolé après la chute du Mur de Berlin, puis de l'URSS. Il n'a alors plus peint que des monstres et des mutants afin de dénoncer les agiotages qui ont suivi, d'Eltsine à Poutine.

Une erreur à réparer

Eh bien il semblerait que nous nous soyons trompés! Les jugements à son encontre se seraient montrés «hâtifs». L'homme mériterait une seconde chance à la Ca' Foscari, qui bénéficiera pour cela, tenez-vous bien, de l'argent de l'Inteso SanPaolo. La plus capitaliste des banques transalpines. Du 11 mai au 31 octobre, le public pourra ainsi voir gratuitement un peintre que la Galerie Tretiakov a remis en valeur il y a quatre ans. Il y aura de lui passé 50 toiles donnant dans «le réalisme socialiste sévère». Dont bien sûr le fameux triptyque, qui appartient aujourd'hui au Musée Russe de Saint-Pétersbourg. Ils se verront classés par thèmes. Toute la carrière se verra couverte depuis le début des années 1950. Le visiteur sera prié de ne pas rire. L’entreprise se prend très au sérieux.

"La douche après la bataille", 1942, d'Alexander Deïneka. Photo succession Alexander Deneïka.

J'ai été promener mon regard sur le Net. Dans le genre pompier, c'est redoutable. Rien à voir avec la réhabilitation d'Alexander Deïneka (1899-1969), dont de nombreuses toiles se sont vues présentées depuis quelques années en Occident. Tout a commencé pour ce dernier avec «La douche après la bataille» (1942), que Guy Cogeval avait pour le moins détourné de son sens originel pour «Masculin Masculin». Deïneka a produit une très belle peinture Art Déco, avant de se fourvoyer dans le réalisme petit-bourgeois imposé par «le petit Père des peuples». Une peinture très officielle. Mais y en avait-il, sauf dans la clandestinité, vers 1950?

Deux poids, deux mesures?

Ce qui me frappe une fois de plus, c'est que le stalinisme ne gêne personne, en dépit de ses millions de morts dans les camps. Vous me direz que le PCI ne peut pas se voir ouvertement accusé de complicité et qu'il convient de se montrer... indulgent. C'est la même chose pour le maoïsme. Il fait presque sexy depuis Andy Warhol. Essayez en revanche d'exposer la statue la plus innocente d'Arno Brecker, qui a eu le malheur de devenir le sculpteur favori d'Hitler, et les boucliers vont se lever. L'indignation, même en matière d'art, ne serait-elle pas dangereusement sélective?

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