Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Biennale de Venise selon l'Anglais Ralph Rugoff s'empêtre dans les bons sentiments

Le commissaire parle race et genre avec des artistes venus de pays normalement peu représentés. Les mêmes se retrouvent à l'Arsenale et aux Giardini.

Le brouillard que fait sortir du toit l'Italienne Lara Favaretto. Laure Prouvost a eu la même idée pour le pavillon français.

Crédits: Art Observed

Cinquante-huit. Lancée en 1895, la Biennale de Venise en arrive aujourd'hui à sa 58e édition, les deux guerre mondiales ayant provoqué de tragiques entractes dans sa programmation. Inutile de dire que tout a changé en un siècle, même si, «relooké» plusieurs fois, le Padiglione Italia des Giardini conserve une partie de son décor d'origine. C'est avant tout l'annexion de l'Arsenale, dans les années 1990, qui a changé la donne. La manifestation a alors embrayé la vitesse supérieure, qu'a encore accélérée ces dernières années la multiplication de pavillons nationaux un peu n'importe où en ville. C'est désormais un énorme bastringue, aux contours toujours plus flous. Où s'arrêtent les «événements collatéraux»? A quel moment débute le «off»? Allez savoir, alors qu'il y aurait cette années 88 lieux, et que vos pieds commencent à douloureusement rappeler leur existence corporelle...

Quatre-vingts huit, c'est bien sûr trop, mais il en faut pour tout le monde. L'explosion de l'ex-Yougoslavie avait déjà augmenté le nombre de sièges d'expositions il y a une vingtaine d'années. Aujourd'hui, même les micro-Etats veulent le leur, de la principauté d'Andorre aux Iles Kiribati. Venise constitue pour eux une manière d'exister. Une preuve de vie autonome. Le pouvoir du commissaire de 2019, Ralph Rugoff, s'arrête en effet dans les derniers mètres de l'Arsenale et il ne s'exerce aux Giardini que dans le Padiglione Italia. Autrement, chacun fait ce que bon lui chante, même s'il existe en principe un thème. Celui du jour, en anglais pour faire plus contemporain, a laissé certains perplexes. «May You Live In Interesting Times», cela veut tout dire et son contraire. Pas de quoi gloser, même si à la Biennale le mot règne en maître face à des œuvres devenues un peu répétitives au fil du temps. Toujours le même genre d'installations. Il m'a semblé par instants que l'art faisait du sur-place depuis trois décennies...

Vidéo en régression

Si je considère que le parcours commence par l'Arsenale, il le fait mollement en 2019. En principe, tout commence ici avec une pièce spectaculaire. Les sabres de Kader Attia. Une immense construction de l'artiste brut Marino Auriti. Rien de tel avec Rugoff, qui s'occupe en temps ordinaire de la Serpentine Gallery de Londres. Des photos aux murs. Et, à l'intérieur d'un gros cube, noir comme une Kaaba, une vidéo de Christian Marclay. Un homme naguère très lié au Mamco genevois. Rien d'aussi fulgurant que son montage de vingt-quatre heures «The Clock», hélas. Mais une réflexion sur le cinéma classique tout de même, puisque 48 rectangles enchâssés les uns dans les autres (comme les bandes de couleurs dans une toile de Frank Stella) montrent chacun quelques centimètres de films de guerre, rendus du coup anonymes. Autant dire que le public fait comme à chaque vidéo, même si la Biennale n'en fait plus le même étalage qu'il y a dix ans. Il déserte les lieux au bout d'une minute.

Anthéa Hamilton. Une présentation qui ressemble un peu à une vitrine de magasin. Photo Art Observed.

La suite va-t-elle rattraper cette impression mitigée? Pas vraiment. D'abord, Rugoff a «cassé» la Corderie, l'un des plus beaux lieux industriels du monde (dont les deux commissaire irlandaises de la Biennale d'architecture 2018 avaient souligné la qualité), ôtant à cette immense galerie sa progression logique. Il a multiplié les cimaises en contre-plaqué beige, le blanc faisant pour lui trop commercial. Aucun marchand ne se voit d'ailleurs cité cette année sur les étiquettes. L'Anglo-Américain n'a par ailleurs voulu que des artistes vivants. C'est un choix, mais aussi une restriction diminuant le recul historique. Il a enfin choisi les mêmes gens pour l'Arsenale et les Giardini, bien qu'ils se voient en général présentés sous un autre angle. Nicole Eisenmann a ainsi ses sculptures d'un côté et des toiles de l'autre. Le commissaire a enfin renoncé à toute grande machine venant caler le décor. A l'Arsenale, il y a deux ans, la déambulation se terminait avec une immense création en laines colorées de Sheila Hicks. Un feu d'artifice. Cette fois, elle finit en queue de poisson. Ah bon! 

La béquille du mot

Mais ce qui gêne le plus, ici comme aux Giardini, c'est l'abus de politiquement correct. Pas une pièce, ou presque, qui ne vienne proposer sa leçon de morale. Difficile de faire plus catéchisant que les cartels, en italien et en anglais. La race et le genre y deviennent obsessionnels, tout comme le post-colonialisme. Dans le genre, c'est pourtant les Pays-Bas qui décrochent la timbale en honorant (notamment) une activiste féministe noire lesbienne. Trop de messages tuent le message. Trop de bavardages enlèvent toute importance à l’œuvre elle-même. Je veux bien que l'art ne soit plus supposé faire joli, mais une certaine esthétique garde tout de même son poids. Une pièce doit vous parler sans la la béquille de son support critique, même si les plasticiens se veulent aujourd'hui philosophes, sociologues ou chamanes. Très chics, les chamanes!

Le bateau des migrants remorqué jusqu'à l'Arsenale. Photo Andrea Merola/Keystone

Curieusement, l'écologie et les migrants, si présents dans l'actualité, restent ici en arrière-plan. C'est en «squatter» que Christoph Büchel est venu installer sur un bord de bassin un bateau pourri où ont péri nombre de réfugiés. Le vrai bateau, ce qui jette un froid en face de la buvette Illy, où se servent de délicieux sorbets au café. Le Bâlois n'en est pas à son premier scandale. Il s'agit d'un récidiviste. Il y a quatre ans, il avait installé une mosquée dans une église vénitienne pour avoir la joie de se faire expulser. Il n'a pas eu ce plaisir cette année. Banksy l'a pris de vitesse pour une action bien publicitaire pour un artiste se voulant au départ anonyme. Le Britannique avait installé, sans autorisation, un stand de «bad paintings» sur la place Saint-Marc.

Brouillard venu des toits

Aux Giardini, même désordre architectural. Aucun respect du bâtiment utilisé, ce qui donne à la fin une impression d'une absence de concept. Le public cherche sa voie, avec souvent les mêmes noms à se mettre sous l’œil qu'à l'Arsenale. Une initiative très critiquée. Les autres fois, le panel d'invités se montrait d'un tiers au moins plus large même si, là aussi, Rugoff a coché les bonnes cases. Autant de femmes que d'hommes. Peut-être même davantage, signe de discrimination positive. Pas de sur-représentation de pays dominants, comme la France ou les Etats-Unis. Ou alors avec des plasticiens noirs, ou plutôt «afro-descendants» comme on dit maintenant. Quelquefois pour le meilleur, du reste. Si George Condo ne m'a guère convaincu (mais c'est moi qui parle), les peintures figuratives de Michael Armitage comme les grands portraits photographies en noir et blanc de Zanel Muholi (rythmant avec efficacité la Corderie) produisent ainsi leur impression. Reste qu'on n'en finit plus d'attendre le choc. Ce n'est en tout cas pas celui des images...

Qu'en conclure, avant de passer dans un autre article, demain, aux pavillons nationaux? Que cela reste malgré tout une Biennale pour rien, même si la critique spécialisée se contente de quelques coups de griffes. J'ai bien dû en voir une quinzaine, de ces noubas vénitiennes depuis les années 1980. J'ai quelques souvenirs forts. Tenaces. Cette fois, il m'a fallu les photos d'un catalogue pour me souvenir de ce que j'avais regardé moins d'une semaine avant. Bien sûr, j'ai aimé le cabinet de curiosités de Christine et Margaret Wertheim. D'accord, j'ai adoré le travail des araignées de Tomas Saraceno. Evidemment les autoportraits photographiques de la Japonaise Mari Katayama ont de la force, avec leurs jambes atrophiées terminant un corps glamour. Mais cela ne suffit pas à faire prendre la sauce. Dans le fonds, la manifestation conçue par Ralph Rugoff finit par ressembler à la buée que Lara Favaretto fait sortir des toits du Padiglione Italia. C'est du rien sous forme d'un petit nuage.

Pratique

May You Live In Interesting Times», Arsenale, Giardini, Venise, jusqu'au 24 novembre. Site www.labiennale.org Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h.

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