Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La Bibliothèque de Genève se penche sur Rodolphe Toepffer.... et sur Nikita Mandryka

La BGE met en valeur ses fonds précieux. Le Prix Toepffer donne l'occasion d'aborder l'homme en père de la bande dessinée au moment où l'on parle d'un musée pour la BD à Genève.

L'une des innombrables pages de croquis sous forme d'essai autographique.

Crédits: BGE, Genève 2019.

C'est la chasse aux «Trésors». La Bibliothèque de Genève (BGE), que dirige aujourd'hui Frédéric Sardet, n'organise pas à proprement parler d'expositions. Elle en aurait pourtant largement la place avec l'Espace Ami-Lullin. L'institution se concentre sur certains éléments phares de son fonds, afin de les faire mieux connaître au public. Il y a ainsi eu un coup de projecteur sur saint Nicolas Bouvier, puis sur un manuscrit problématique très proche de Léonard de Vinci. Ce dernier figure du reste aujourd'hui dans la grande rétrospective du Louvre, dont je vous ai parlé. Isolé dans une vitrine. Avec le seul nom de l'auteur de ce traité de géométrie, Luca Pacioli.

Le Grand Prix 2019

La remise des Prix Toepffer de la bande dessinée, récompense créée à Genève en 1997, a logiquement incité la BGE à étudier les fonds liés au créateur supposé de la bande dessinée. Il y a dans la salle Ami-Lullin une petite, mais vraiment tout petite, présentation de raretés avec des dessins, des manuscrits et des éditions pour le moins limitées. Plus le portrait de l'homme par Jean-Léonard Lugardon. Avec l'air sinistre. Il faut dire qu'il s'est vite agi d'un mal-portant. Des problèmes oculaires de plus en plus graves. Puis trois ans de maladie avant une disparition prématurée à 47 ans en 1846. L'année de la révolution radicale, faite par ces radicaux qu'il abhorrait.

Un tout petit dessin de Mandryka. Photo courtesy Mandryka.

On ne peut plus servir une exposition sèche comme un vieux biscuit de nos jours. L'accrochage (pour autant que l'on puisse accrocher dans des vitrines!) se voit donc complété par un autre. Le Grand Prix allant depuis 2018 à un auteur pour l'ensemble de son œuvre (une sorte de «life achievement» à l'américaine), le Couloir des coups d’œil abrite un créateur actuel, Nikita Mandryka. Installé à Genève, l'homme a derrière lui une belle carrière, avec toutes les étapes historiques que cela suppose. Son «Concombre masqué» est né à «Vaillant» avant de passer dans «Pilote». Puis il y a eu en 1972 la création de «L'Echo des Savanes» afin que les dessinateurs se sentent moins brimés. Mandryka a 79 ans. La BD n'est plus seulement une expression de jeunes. Il suffit de voir le public de certaines manifestations lui étant consacrée. Ce n'est pas le parrainage des cheveux blancs, comme pour le rock, mais il y a un peu de cela...

De hautes lectures

Avant de revenir à Toepffer, un peu de Mandryka donc. Le fameux Couloir montre de grandes planches, tout en soulignant les lectures de l'auteur. Nous sommes après tout dans une bibliothèque, et du genre austère. Je rappellerai au passage que Jean Starobinski, en général mieux inspiré, avait dit que ce sous-genre n'entrerait pas à la BGE de son vivant. Ceci alors même que Lausanne se constituait l'une des plus belles collections du genre pendant qu'il restait temps. Les belles lectures de Mandryka auraient pourtant impressionné le grand professeur. Quand nous ne sommes pas chez Freud, c'est parce que nous dépouillons le Tao ou que nous lévitons au-dessus du divan de Jacques Lacan. Cela dit, la présentation, que complète une autre dans le cadre de la HEAD à Châtelaine, a aujourd'hui quelque chose d'étrange. Le public se retrouve au milieu des déménageurs. Une impression de fin du monde, ou du moins d'un certain monde...

Le portrait de Toepffer par Lugardon. Photo BGE, Genève 2019.

Mais revenons à Toepffer. Il a été débattu le jeudi 28 novembre. Table ronde, même s'il n'y avait aucune table. Il s'agissait en premier lieu de présenter les fonds. Enormes. C'est ce qu'a fait Thierry Dubois. Il a raconté l'arrivée de deux legs. Celui de la fille de Rodolphe, Adèle-Françoise, morte en 1910. Beaucoup d'archives. Puis celui de la collection du comte Alain de Suzannet, qui a beaucoup travaillé sur le Genevois. Il y a enfin eu des achats ponctuels. De quoi avoir 600 entrées à la BGE, tandis que le Musée d'art et d'histoire (MAH), ouvert précisément en 1910, conserve plus de 500 dessins et près de 50 albums du maître. Plus deviendrait presque trop.

Le Protée et le Janus

Spécialiste de Toepffer, dont la correspondance a été publiée entre 2002 et 2016 par Jacques Droin avec l'aide de Danielle Buyssens et de Jean-Daniel Candaux, Marie Alamir-Paillard a évoqué dans une véritable conférence le Protée et le Janus. Le Genevois a touché à tout, de l'enseignement à cette peinture qu'il lui aura fallu abandonner. Le fils du très libéral Wolfgang Adam Töpffer a par ailleurs viré au fil du temps à un conservatisme politique assumé. Il aura fallu l'admiration d'autrui, et surtout du grand Goethe, pour qu'il publie ses «folies». Les albums. Les «Voyages en zigzag». Et le reste... Philippe Kaenel, qui enseigne l'histoire de l'art à Lausanne, a enfin lié la gerbe en évoquant le graphomane, partant du gribouillis pour aboutir à des figures ou des paysages.

Une des pieuvres d'Exem. Courtesy Exem.

Zep s'est joint à cette tablée sans table pour la discussion. Le créateur de «Titeuf» a parlé des «toepfferosceptiques». Le monde entier ne reconnaît pas dans le Genevois le père de la BD. Les Américains surtout. Ils voient sa naissance peu avant 1900 avec «Yellow Kid». Des œuvres comme «Monsieur Jabot» ou «Monsieur Vieux-Bois» n'ont été redécouvertes que tard. Elles n'ont pas connu de postérité directe. Ces bandes n'entretiennent aucun lien avec la presse populaire, une seule ayant paru en 1844 dans «L'Illustration». Or la publication de masse serait congénitales à la BD. Cela dit, et là c'est moi qui parle, les Américains attribuent le cinéma à Edison et non aux frères Lumière.

Le projet dont on parle

Tout cela est bien. Tout cela est beau. On sait aujourd'hui qui sont les primés de 2019, en sus de Mandryka. Mais, même si une seule allusion y a été faite le 28 novembre, l'hommage à Töpffer se rattache en fait à un grand projet. Il s'agit d'un musée de la BD à Genève. A vrai dire, il s'agit d'un des deux plans sur la comète de Sami Kanaan, ministre municipal de la culture. L'autre consiste en un vrai lieu pour la photo (1). Une chose moins facile à soutenir, alors que l'Elysée existe à Lausanne et qu'il empile des collections depuis des décennies. La BD aurait pour elle le poids de Töpffer et une scène locale active, tant sur le plan de l'album que de l'affiche, depuis le début des années 1970. Il y aurait du coup au moins deux générations à montrer, la première demeurant bien entendu active.

Zep. Photo DR.

Pour le moment, nous en restons aux bruits de coulisse. J'ai ainsi entendu dire que Zep, qui est sans doute aujourd’hui l'auteur contemporain francophone le plus lu au monde, serait pour un musée installé dans une belle maison. Celle, située à côté du Muséum d'histoire naturelle, qui abrita jusqu'en 2002 le Musée de l'horlogerie et de l'émaillerie. Une excellente idée. Le bâtiment existe. Il est en bon état. Pas trop grand. Son style 1820 se marie bien avec Töpffer. Un seul problème. Ses salles sont aujourd'hui occupées par l'administration, qui tend partout (et donc à Genève aussi) à s'attribuer les plus beaux locaux de la cité. L'arracher de là sera aussi difficile que d'écarter les bras d'une pieuvre. Cela dit, Exem s'est révélé avec ses affiches le spécialiste des céphalopodes repoussés par des votations populaires...

(1) Genève aurait trouvé des mécènes en la personne de Tina et Yves Hervieu-Causse, créateurs de la Fondation Lumen Un couple très intéressé par le 8e art. Pour ce qui est du lieu, on parle du Rath. Comme pour l'horlogerie. Comme pour un lieu provisoire pour le MAH. Allez y comprendre quelque chose!

P.S. C'est Helge Reumann qui a remporté samedi 30 novembre le Prix Toepffer 2019.

Pratique

«La Bande dessinée, Une invention genevoise?», BGE, Espace Ami-Lullin, 1, promenade des Bastions, Genève, jusqu'au 18 janvier. Tél. 022 418 28 00, site www.institutions.ville-geneve.ch/fr/bge Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 18h, le samedi de 14h à 17h. Plus «Mandryka», Couloir des coups d’œil, du lundi au vendredi de 9h à 18h et le samedi de 9h à 12h. Je sais, c'est compliqué...

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