Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La basilique Saint-Denis retrouvera sa flèche gothique démontée en 1846. Une folie?

C'est décidé. Le chantier démarrera en 2019, les travaux de la tour débutant en 2020. Il s'agira d'un chantier école. L'idée est de faire croître la fréquentation d'une église admirable. Reste que la ville fait aujourd'hui peur aux touristes...

Une carte postale montrant l'état avant 1846 et la façade que l'on connaît aujourd'hui.

C'était jusqu'ici un serpent de mer patrimonial. La chose devrait devenir une réalité après la signature d'une convention le 12 décembre. Oh, pas tout de suite! Si la reconstruction de la tour nord de Saint-Denis va bien débuter en 2020, après de premiers sondages entrepris dès 2019, le chantier durerait ensuite onze ans. Certains espèrent même davantage, comme Patrick Braouzec, le président de l'association "Suivez la flèche". Les travaux de la basilique serviront en effet de parc d'attraction, ou peut s'en faut. Une démonstration du travail des tailleurs de pierre se verrait offerte aux visiteurs et aux enfants des écoles venus voir ça. Le Moyen Age comme si vous y étiez!

Il y a trente ans que l'idée est en germination. En 1987, des élus de la ville proche de Paris ont retrouvé l'envie de rétablir la flèche. Celle-ci avait été démontée en 1846. Après une forte tempête, les Dionysiens (les habitants de Saint-Denis, donc) craignaient que l'église s'écroule, tout ou partie. Sous Louis-Philippe, les monuments historiques se trouvaient dans un état affreux. Les grandes restaurations commenceront peu après, notamment sous la houlette de Viollet-le-Duc. Les ouvriers avaient procédé en 1846 à un vaste jeu de déconstruction. Chaque élément devait un jour pouvoir reprendre sa place. Las! Des pierres ont été utilisées depuis dans l'église. Quant aux autres, elles semblent aujourd'hui trop fragiles pour se voir réutilisées sans dangers. En 2031, la tour sera donc flambante neuve. Un faux complet, estiment des amis du patrimoine.

Le cas du Château de Berlin

Il faut bien voir qu'il existe avec eux plusieurs écoles. Il y a les puristes, qui se réfèrent à la Charte de Venise, signée en 1964. On ne doit jamais reconstruire un édifice détruit à l'identique. La chose va contre l'éthique, cette drôle de bête qu'on nous sort de nos jours à tout bout de champ. Pour les autres, l'architecture ne fait que reproduire un plan. Un peu comme une tapisserie en laine et soie dérive d'un carton peint. Cette seconde notion semble maintenant prévaloir. Dresde a reconstruit une partie de son patrimoine identitaire, anéanti par les bombardements de février 1945 (1). Moscou a refait des églises abattues sous Staline. Berlin termine en ce moment, après une bataille qui a elle aussi duré des décennies, son Château dynamité par les communistes en 1950. L'inauguration de cette restitution, où il n'y aura pas une seule pierre originale, est prévue pour 2019. Là aussi, comme à Dresde et à Moscou, l'aspect sentimental prime. Le Château, qui a subi ses dernières modifications sous Guillaume II, contraint à l'abdication en 1918, a toujours été là depuis 1443.

Rien de tel à Saint-Denis. On reste loin des Tuileries, incendiées en 1871 et abattues en 1883-1884, que d'autres militants voudraient aujourd'hui reconstruire à l'identique (2). L’œil est habitué à une tour gauche tronquée. Il existe sauf erreur une seule photo de l'église avant la catastrophe de 1846. La volonté municipale est en réalité d'attirer l'attention, et par là des visiteurs. La basilique ne reçoit que 150 000 personnes par an, alors que Notre-Dame, dans la capitale, en accueille entre 12 et 14 millions. Laurent Russsier, le maire communiste, a donc lancé l'affaire. Il veut «le chantier patrimonial le plus important du XXIe siècle», un désir qui ne brille pas par la modestie. Le Château de Berlin me semble infiniment plus gros (3). Il a longtemps eu contre lui les associations de sauvegarde. La Commission des monuments historiques a voté contre les travaux en 2016. Elle a notamment peur du poids de la future tour, qui devrait culminer à 86 mètres (le clocher d'Ulm, en Allemagne, en mesure cependant 161 depuis son achèvement en 1890). Deux ministres de la culture, Audrey Azoulay (2) et Françoise Nyssen, ont cependant passé outre depuis.

Auto-financement

Mais attention! Le gouvernement a tout de même posé ses conditions. Elles sont drastiques. La nouvelle flèche ne doit pas coûter un sou à la communauté. La Ville et l'association "Suivez le flèche" devront trouver les fonds. Ceux-ci se voient estimés à 28 millions d'euros, ce qui me paraît bien peu par rapport aux 466 millions de la restauration du Grand Palais. C'est à se demander si les coûts n'ont pas volontairement été sous-estimés. Ceci d'autant plus que, si je sais bien lire, les 28 millions couvriraient l'ensemble du chantier, avec la consolidation du «massif occidental» et la création du «village» où travailleraient, outre les tailleurs de pierre, des forgerons, des menuisiers, des verriers ou de charpentiers. Un étalage de savoir-faire à l'ancienne servant en même temps d'école. Il n'y aurait ainsi que 13 millions pour construire une flèche d'une cinquantaine de mètres!

Pour le moment, quelques mécènes se sont déjà présentés. Ils vont d'Engie à la SNCF, que je croyais pourtant très endettée. Les visites seront payantes. Tout le monde veut y croire. La Ville redorera ainsi son image. «Il faut offrir à ses habitants un motif de fierté.» Il faut le dire vite. L'image de Saint-Denis est aujourd'hui celle d'un fief islamiste, même si les gens le murmurent afin de ne pas enfreindre le politiquement correct. On est loin de la nécropole royale des Capétiens, des Valois et des Bourbons. En fait, les touristes ont peur d'aller à Saint-Denis. D'où le chiffre désastreux. L'un des premiers articles que j'ai découvert, en tapant sur Google, s'intitule ainsi: «Saint-Denis: des touristes coréens perdus dans une cité de font détrousser» Vous imaginez la réclame jusqu'en Asie! C'est grand dommage. La première de toutes les églises gothique bâties en France à partir du XIIe siècle reste une chose absolument admirable.

(1) La Déclaration de Dresde, signée en 1982, a cependant prévu le cas des cités bombardées ayant besoin d'une mémoire.
(2) Les Tuileries ont été constamment modifiées depuis le XVIe siècle. S'il fallait les reconstruire, ce qui coûterait fort cher, on reprendrait l'état de la fin des travaux de 1867.
(3) Le nouveau Château de Berlin aura coûté 590 millions d'euros. Voire un peu plus.

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