Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

La banque Mirabaud décroche la Lune de Not Vital pour la donner au FMAC genevois

La sculpture de l'artiste grison a été inaugurée mardi sur la plaine de Plainpalais. "Moon" représente l'astre de la nuit. Il s'agit d'une énorme boule métallique.

"Moon" présenté en 2016 au Yorkshire Sculpture Park.

Crédits: DR

L'orage grondait. C'était mardi 1er septembre à 18 heures la grande parade des parapluies encore fermés. Je tenais en plus du mien celui de Michèle Freiburghaus, responsable du Fonds municipal d'art contemporain (FMAC). Elle allait prononcer son discours sous une petite tente blanche. Nous étions sur le triangle dit Nord de la plaine de Plainpalais à Genève. Celui qui se rapproche de la place du Cirque. Celui aussi que favorisent, grâce à leurs bancs, les étudiants en train de manger et les Roms dans une mutuelle indifférence. Chacun pour soi.

Sur une pelouse bien verte, il y avait une boule, recouverte par la traditionnelle bâche entourant les statues à dévoiler. Il y a bien longtemps (c'était en 1931), Chaplin fit de ce genre d'événements une scène clef de son film «Les lumières de la ville», où l'on inaugure celle de la Prospérité. L’œuvre à révéler ici ne délivrait aucun message économique, même si elle a été offerte au FMAC par la Banque Mirabaud, sise juste en face. On sait que cette dernière fête son bicentenaire en 2019. Elle le fait d'une manière liée à l'art contemporain, ce qui me semble «trendy» en diable. La même banque privée genevoise a ainsi permis au Mamco de rester gratuit cette année, ce qui n'a pour autant drainé des foules innombrables. La campagne pour l'art contemporain, côté grand public, reste une guerre de longue haleine.

Un Grison de 71 ans

Not Vital est l'auteur de la chose, déjà exposée en Angleterre il y a deux ou trois ans. Elle même, ou sa sœur jumelle. Il s'agit, selon une tendance assez mode (pensez à la statue de Louis Chevrolet de Christian Gonzenbach à La Chaux-de-Fonds, dont je vous ai parlé), d'une pièce coulée en aluminium. C'est argenté et ça brille, du moins au début. L’œuvre s'intitule en effet «Moon» et pour les Anglo-saxons, l'astre reste d'agent («silvering Moon»). L'artiste grison, aujourd'hui âgé de 71 ans, en a fait reconstituer sur la surface les principaux cratères, selon des modèles fournis par la NASA. La chose a été produite par son studio, installé en Chine. Là où la main d’œuvre coûte moins cher. Un couac pour un homme dont l’œuvre, commencé il y a déjà un demi siècle, a des prétentions écologiques et sociales. Vital donne par ailleurs dans l'historique et le linguistique. Il a acquis aux Grisons le château de Tarasp et constitue une bibliothèque de référence pour la (je devrais peut-être dire «les») langue(s) romanche(s).

Not Vital. Photo DR.

Mais voilà qu'après l'arrivée des officiels la cérémonie se précise! Not est là. Il marche avec des béquilles, et restera la plupart du temps assis. Il y aura le laïus de la Ville. De la banque. Et surtout du FMAC. Michèle Freigburghaus rappelle que son fonds est aujourd'hui riche de très nombreuses créations dont beaucoup sont disposées dans l'espace public. Qu'il soutient ainsi des projets, comme celui des néons d'art sur les immeubles nous entourant en ce moment. Qu'il demeure exceptionnel que le FMAC reçoive des cadeaux. «Jusqu'ici, il n'y en avait eu que trois. La banque Mirabaud nous offre la quatrième pièce reçue à titre gracieux.» Notons qu'il y a aussi eu, mais le don n'avait pas fait l'unanimité, les réverbères dédiés à la mémoire arménienne. Ils se trouvent aujourd'hui au parc Trembley, loin des regards, après avoir failli orner le bastion Saint-Antoine sauvé de toute adjonction depuis par grâce à des fouilles archéologiques. Notez que les voisins immédiats du parc Trembley n'ont pas apprécié le transfert. Ils sont allés dans leurs protestations jusqu'au Tribunal fédéral, qui les a déboutés.

Renversement de tendance

Il est maintenant temps de déshabiller la boule. Elle est énorme, mais ne troublera pas autant les esprits que les réverbères. Non loin de là se trouve le Frankenstein de bronze, créé par le collectif Klat. Une pièce de 2016 qui a elle séduit tout de suite. Il y a encore deux autres statues au moins sur la Plaine. Un renversement de tendance. Au départ, Rémy Pagani, en charge des constructions et aménagements, voulait un espace vierge. Juste le gravier rose. On verra si la progression continue. Les gens de ma génération se souviennent en effet de l'extraordinaire prolifération de sculptures ayant marqué l'ère du magistrat Claude Ketterer. Une vraie pollution. Il y en avait partout. La plupart de ces pièces ont aujourd'hui disparu, du moins des lieux publics. Il y a des moments où je me demande ce qu'elles ont bien pu devenir...

N.B. A propos de sculptures et d'espaces publics, Paris inaugure demain 4 octobre les «Tulipes» de Jeff Koons, près du Petit Palais. Derrière les Champs-Elysées. Un machin de treize mètres de haut. Je m'étais fait en son temps l'écho des polémiques ayant entouré ce cadeau de l'artiste américain. Il y avait l'objet lui-même et son futur emplacement. On a frôlé l'affaire d'Etat, même si elle concerne en premier lieu la Ville.

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