Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Krzysztof Pomian raconte la folle histoire des musées. Leur idée a aujourd'hui 550 ans

C'est en 1471 que le premier d'entre eux est né à Rome. Il y en a aujourd'hui passé 80 000. L'auteur vient de sortir de premier de trois tomes sur la question.

Krzysztof Pomian, avec la couverture du livre.

Crédits: Francesca Mantovani, Gallimard.

Nous sommes le 15 décembre 1471 à Rome. Sur un Capitole médiéval, qui se verra complètement remodelé quatre générations plus tard par Michel-Ange, le Palais des Conservateurs accueille un don pontifical. Pas de petits fours pour célébrer l’événement. Elu quatre mois plus tôt, Sixte IV vient pourtant d’installer là quelques statues antiques particulièrement importantes comme «La louve» ou «Le tireur d’épine». Elles sont «restituées et offertes au peuple romain», comme le dit encore une inscription gravée dans le marbre. Pour Krzysztof Pomian, qui vient de sortir chez Gallimard «Le musée, Une histoire mondiale», il s’agit là d’un acte fondateur. Tout commence par ce simple geste, renouvelé sur le même Capitole par la création, dans le palais d’en face, d’une belle galerie de sculptures anciennes par Benoît XIV au XVIIIe siècle.

 Depuis cinq siècles et demi, les musées se sont multipliés en Europe, puis dans le monde. Très lent au départ, le rythme de leur création est devenu normal avant de s’accélérer jusqu’au délire. Jusqu’en 1520, le Capitole reste solitaire. De 1520 à 1620 se créée une dizaine d’équivalents en Italie. On passe à la centaine entre 1620 et 1790, moment où Pomian termine son premier tome (sur trois) aujourd’hui en librairie (1). La Révolution, des idées nouvelles mais surtout une quantité d’œuvres se cherchant un destin font passer le nombre de cent à mille de 1790 à 1870. C’est alors que naissent les mastodontes, du Louvre au «Met» de New York en passant par le Victoria & Albert de Londres. Le V & A? Les arts décoratifs rejoignent en effet les beaux-arts, en attendant des spécialisations toujours plus pointues. De 1870 à 1960, environ neuf mille nouvelles institutions voient le jour. Tout reste sous contrôle. Mais de 1960 à 2010, soixante-dix mille autres musées sortent de terre, souvent là où il y en a déjà beaucoup. Les Etats-Unis par exemple, où ils sont aujourd’hui 35 000. Je vous laisse deviner la suite… en vous rappelant que la plus grosse densité mondiale se trouve en Suisse. Dans notre pays, les musées (français), Museen (allemand) et musei (italien) sont plus de 1100. Un tous les quarante kilomètres carrés, Alpes comprises!

Une pratique plus qu'une théorie

Qu’est au fait un musée? Nul n’en avait la moindre idée au temps de Sixte IV. La date n’est devenue importante qu’avec le recul. Le mot lui-même a mis longtemps à s’imposer. C’est sur le plan non pas théorique, mais pratique, que l’idée a germé. D’abord, il faut une collection. Cette notion ne va pas de soi. Les Grecs antiques ont connu le seul concept de «trésor» (pensez à Delphes!), tout comme le Moyen Age, où les œuvres de prix se retrouvaient dans les églises et les couvents. Il n’y eu chez les Romains que quelques siècles où des amateurs ont rassemblé des œuvres laïcisées. Nous ne sommes pas en Chine, où la tradition quasi interrompue de s’entourer de beaux objets remonte aux Han, montés sur le trône au IIIe siècle avant Jésus-Christ. Pomian, qui n’évoque guère l’Asie, fait remonter chez nous l’étincelle actuelle au XIVe siècle de notre ère. Il y a un érudit, Pétrarque, et un souverain, le Français Charles V. Ces deux hommes possèdent livres, œuvres d’art (et pour Charles V joyaux) par pure dilection. Ils manifestent un goût. Le leur.

Cela ne suffit pas, même si bien des fondations actuelles sont parfois des collections fossilisées à la mort de leur créateur. L’un des éléments constitutifs reste le fait que la collection, «greffée sur le passé, mais tournée vers l’avenir», se détache de son inventeur pour devenir une entité permanente. La Couronne, chez les rois. Un fidéicommis intergénérationnel chez les particuliers. Une personne morale traversant le temps sans trop de dégâts. La chose peut prendre des siècles. Je vous signale que la passation s’est faite pour les souverains anglais avec Elizabeth II en 1987. Avant elle, il y avait des aliénations. Une chose qu’empêche aujourd’hui le Royal Collection Trust. Hampton Court peut pourtant se visiter depuis 1838. La Queen’s Gallery a cependant ouvert ses portes à Buckingham en 1962. Que voulez-vous? Tous les progrès ne vont pas à la même vitesse.

Le problème du public

Afin qu’un musée digne de ce nom existe, il lui faut donc un lieu fixe et des visiteurs. L’endroit, et les lecteurs pourront certainement le vérifier dans le tome II, tient au départ du recyclage. Un palais déserté, un couvent sécularisé, aujourd’hui une friche industrielle se retrouvent transformés en espaces d’exposition. Le Palais des Conservateurs existait déjà à Rome bien avant 1471. La construction d’un bâtiment spécifique (avec "geste architectural") devra attendre. Curieusement, le premier d’entre eux s’ouvrira en 1779 au Nord des Alpes. Il s’agit du Fridericianum de Kassel, utilisé pour les actuelles «Documenta». Une cité périphérique. Les landgraves de Hesse-Kassel n’étaient pas des princes de premier rang. Pomian, qui travaille la question de puis des décennies (l’homme a aujourd’hui 87 ans) s’étonne du reste dans son livre que les créations les plus novatrices n’aient pas vu le jour dans les grandes capitales. Elles ont éclos à Florence (dont les Offices se visitent depuis le XVIe siècle), à Vérone, à Oxford ou à Haarlem…

Et le public alors, objet de nos jours de toutes les attentions? Eh bien, il demeure très difficile à cerner dans les temps anciens. Le lieu ouvert à tous, avec caisse à l’entrée et billets à prix fixes, a mis du temps à s’imposer. Avant, il fallait demander à voir. Qui pouvait se le permettre? Peu de monde, apparemment. L’offre s’adressait aux riches voyageurs. Aux nantis des villes. Aux gens éduqués, et surtout bien habillés. Aux artistes aussi, qui devaient découvrir les grands exemples du passé. L’ouverture s’effectuera progressivement. Pour les voyages de groupe et les visites guidées, il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle. C’est depuis les années 1980 seulement que les pouvoirs publics demandent aux directeurs d’institution de «faire du chiffre». En ce moment bien compromise par l’interruption du tourisme, l’idée devient que les principales institutions s’autofinancent le plus possible. Avec les dérives commerciales que cela suppose…

Une pérennité menacée

A ce prix, les musées devraient donner l’idée de la pérennité. Ils s’enrichiraient de donations et d’achats. Rien n’en sortirait en revanche jamais. Il s’agit là d’une vision européenne, dont la plus extrême serait le château de Chantilly où même l’accrochage ne saurait se voir modifié. Historiquement, le lecteur de «Le musée, Une histoire mondiale» réalise cependant qu’une collection, fut-elle muséale, demeure un organisme vivant. Elle naît, se développe et subit un certain nombre d’accidents. Les pillages, qui font aujourd’hui tant parler d’eux à cause des spoliations nazies ou des butins coloniaux, sont de tous les temps. J’irai jusqu’à dire que certaines villes ont connu aussi violent que ça dans le passé. Les Suédois se sont emparé pendant la Guerre de Trente Ans (1618-1648) des trésors de Munich et surtout de Prague. Le trésor de Saint-Marc à Venise, qui se parcourt comme m’importe quel autre musée, résulte du sac incroyablement violent de Constantinople en 1204.

Dans ces conditions, il devient possible d’imaginer qu’un musée s’appauvrisse. Il y a les problèmes de restitution, soulevés en faveur de l’Afrique par des lobbies intellectuels. Il existe aussi les besoins financiers. Le «Met» de New York, qui a en ce moment un trou de caisse de 150 millions de dollars, envisage de vendre une partie de ses réserves. D’autres musées américains pourraient, du fait de la pandémie, disparaître complètement vu leur financement privé. Dans un genre plus paisible, plusieurs entités de Winterthour, en Suisse, ont fait bâtiment commun histoire de réaliser des économies, comme je vous l’ai déjà dit. Des œuvres de New York (ou d’ailleurs) risquent donc de se retrouver sur le marché avant de rejoindre, peut-être, de nouvelles collections publiques. Un retour à l’ordre ancien des choses. Dans le livre de Pomian, le lecteur voit les grandes collections du passé (les Este, les Gonzague, les Orléans...) se faire et se défaire, en permettant ainsi de nouvelles. Devenus après la grande vogue des antiques les joyaux les plus convoités, les tableaux ont ainsi beaucoup voyagé au fil du temps. Et cela même si les Offices ou le Prado de Madrid sont restés relativement épargnés. Dès qu’il y une vie, il y a du mouvement.

Une lecture assez simple

Je terminerai ce long article, que suit une galerie des photos, par quelques mots sur le bouquin lui-même. Polonais d’origine comme le suggère le nombre de consonnes de son prénom, Krzysztof Pomian écrit dans un français clair. Simple. Ce chercheur du CNRS en France, où il s’est réfugié pour des motifs politiques en 1973, ne jargonne jamais. Il explique. On le savait déjà grâce à la publication d’un ouvrage de référence comme «Collectionneurs, amateurs et curieux, Paris-Venise XVIe-XVIIIe siècles» chez Gallimard en 1990. L’homme s’adresse sinon à tous, du moins à tous ceux que le sujet pourrait intéresser. Il demeure hélas évident qu’il vaut mieux posséder des données de base avant de commencer la lecture. L’ouvrage, qui se termine par près de 200 pages de notes et autres appendices, comporte un nombre de noms et de dates vertigineux. Autant dire que la mémoire du néophyte risquerait de se voir mise à rude épreuve…

(1) Le livre ne demeure pas si facile à trouver que cela. Vanté par plusieurs journaux, il est retrouvé épuisé après quelques jours seulement. Petit tirage de départ. Il semble y en avoir eu un nouveau depuis la fin de l’année dernière.

Pratique

«Le Musée, Une histoire mondiale, I. Du trésor au musée», de Krzysztof Pomian, aux Editions NRF-Gallimard, 691 pages. Une galerie de photos suit immédiatement cet article.  

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