Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Krzysztof Pomian publie la suite de son histoire de musées. Il en arrive à 1789-1850

L'historien polonais raconte cette fois leur cristallisation au moment de la Révolution. Puis les avancées du XIXe siècle, quand les collections se sont diversifiées.

L'Altes Museum de Berlin, reconstruit après 1945. Une architecture signée Karl Friedrich Schinkel.

Crédits: DR.

Le temps presserait-il? L’auteur peut sembler fort âgé. Krzysztof Pomian a aujourd’hui 87 ans. Ou s’agit-il de battre le fer pendant qu’il reste chaud? Je vous ai parlé il y a quelques semaines du premier tome de «Le Musée, une histoire mondiale», sorti chez Gallimard. Il m’avait fallu attendre. L’ouvrage était épuisé quelques jours à peine, après sa sortie fin 2020. Voici déjà le second volume, allant de 1789 à 1850. Aucune difficulté à le trouver, cette fois! Il y a en a des piles partout, comme s’il s’agissait du dernier roman de Marc Lévy. La preuve d’un vrai succès éditorial, alors que la France a encore vu ses ventes de livres baisser de 3,3 pourcent en 2020.

L'Alte Pinakothek de Munich de Leo von Klenze. Photo DR.

Tout commence cette fois avec la Révolution française et les conquêtes napoléoniennes. Elles vont mettre des dizaines de milliers d’œuvres sur le marché, victimes de désacralisation d’églises et de pillages plus ou moins organisés (1). Comme toujours, les choses avaient en réalité commencé un peu avant. Les Jésuites ont été dissous par le pape et certaines ordres religieux supprimés par Joseph II d’Autriche sous l’Ancien Régime. C’est également pendant dans les années 1780 que le comte d’Angiviller, le Jack Lang de Louis XVI, a imaginé le Louvre en partant des collections royales et en faisant des emplettes. Il fallait compléter l’ensemble, notamment par des toiles hollandaises et flamandes. Tout était mentalement en place, de la Grande Galerie à l’éclairage zénithal. Le roi avait signé le décret en 1788… mais c’est la Convention qui inaugurera le musée le 10 août 1793, date anniversaire de la chute du régime monarchique. Une ouverture symbolique, suivie d’une fermeture provisoire.

Spoliations à la chaîne

Devenu un modèle pour les autres pays, même si Vienne ou Florence avaient franchi le pas plus tôt, le Louvre occupe les 100 premières pages d’un ouvrage qui en compte passé 500 avec les notes, la bibliographie et l’index des noms. Son premier directeur Dominique Vivant-Denon illustre la grandeur et les dérives des "musées-monde". Afin d’un faire le temple des beaux-arts, ce zélote de Napoléon va piller l’Europe conquise. Les antiques de Rome. Les toiles de Milan ou de Venise. Le domaine nordique de Kassel… Il faudra en principe tout rendre après Waterloo, en 1815. Cela dit, il reste en 2021 bien des spoliations napoléoniennes à Paris et dans les villes de province, bientôt dotées d’une collection. En fait partie Genève, citée par Pomian comme exemple de ville annexée ayant su se construire un bâtiment ad hoc dès les années 1820 (le don des sœurs Rath). Et cela même si l’historien polonais parle bien davantage de l’esprit et du contenu des musées que des grosses boîtes les contenant.

Napoléon visitant le nouvel escalier du Louvre, peint par Couder. Photo DR.

La suite devient plus internationale, et du coup plus complexe. Il y a l’aventure du Prado, qui a fêté ses 200 ans en 2019. Il reste au départ aussi privé que l’actuel Royal Trust britannique d’Elizabeth II. Puis se mettent en branle Munich et Berlin. Là, il faut construire. Des gestes volontaristes, et donc spectaculaires. Il s’agit ici d’inventer des formes pour un art devenu une espèce de religion. Karl Friedrich Schinkel au bord de la Spree, Leo von Klenze en Bavière auront des visions qui resteront canoniques un siècle et demi. Elles ne deviendront caduques que lorsque des municipalités un brin mégalomanes voudront rivaliser de «gestes architecturaux» autour de 1990. Il a aussi fallu, vers 1825, décider l’ordre et la manière dont les collections se verraient présentées. Et du coup fixer quels étaient les chefs-d’œuvre à mettre prioritairement en valeur. Notons à ce propos que leur échelle s’est bien modifiée depuis. On privilégiait alors la grande peinture italienne des premières années du XVIe siècle, située autour de Raphaël, comme la statuaire grecque et romaine.

Elargissements

Le premier XIXe siècle a surtout été marqué par un élargissement des collections à conserver. L’archéologie s’est enrichie de l’Egypte, puis de la Mésopotamie. Leurs productions ont été jugées d’intérêt historique, avant qu’elles puissent dégager une idée de "beauté autre". Ce sera plus difficile pour les Gaulois. Ils devront attendre la seconde moitié du XIXe. Honni en France, alors que l’Angleterre l’avait redécouvert dès les années 1720, le Moyen Age a aussi eu du mal à trouver sa place. Il y avait de plus à rendre compte de l’Histoire pure. Des arts dits populaires. Qu’en faire? Et je vous fais grâce ici de tout ce qui concerne la botanique, la zoologie et les autres sciences. Elles devaient également se voir promues dans ce XIXe siècle bientôt marqué par la compétition internationale. Alors que commençait la colonisation de l’Afrique et de l’Océanie, la question de l’ethnographie se posait également, ce qui n’était pas le cas pour la Chine millénaire (et donc respectable). Là aussi, il y aura des flottements. La France ne s’y mettra qu’en 1878. Jusque là, elle avait préféré un musée pour sa Marine. Ce dernier existe toujours, d’ailleurs, dans les tréfonds du Palais de Chaillot. A peu près en ruines... Pays pionner en la matière, le Danemark s’était mis à la présentation des peuples lointains bien plus tôt.

La couverture du livre avec comme illustration la Grande Galerie du Louvre par Hubert Robert. Photo DR.

Le troisième (et dernier) tome devrait prochainement mener le lecteur jusqu’à aujourd’hui. A grandes enjambées, cette fois. Un seul chapitre, en clôture, traitera l’ensemble des problèmes survenus depuis 1945. Cela peut paraître succinct. Mais sans doute l’auteur ne veut-il pas se brûler les doigts, vu les incendies actuels. Une totale remise en question pour ce qui est de l’archéologie et l’ethnographie, cette dernière n’osant même plus dire son nom. Il se théorise beaucoup de nos jours, en partant de «nouvelles sensibilités». Un verbiage abscons (je ne fais allusion à personne de précis) fait bon ménage avec la volonté parfois démagogique de réunir le public le plus vaste possible en ne choquant personne. Le tout avec des menaces financières inédites. Les musées ne sortiront sans doute pas indemnes de la crise sanitaire actuelle, surtout en Angleterre et aux Etats-Unis. Une chose qui pousse les Cassandre (mais Pomian nous explique qu’il y en avait déjà au XIXe siècle!) à parler de «la possible mort des musées», après celle des cinémas ou des bibliothèques. On verra bien!

Krzysztof Pomian. Photo Francesca Mantovani, Gallimard.

(1) Un seul exemple, Cologne. La sécularisation de cette ville très catholique, en 1802, amènera la disparition de 44 églises sur 85, 30 ensembles conventuels sur 70 et 14 chapelles sur 30. Imaginez ce qu’il a fallu tenter de récupérer d’une manière ou d’une autre pour éviter les destructions!

Pratique

«Le musée, Une histoire mondiale, II. L’ancrage européen, 1789-1850», de Krzysztof Pomian, aux Editions Gallimard, 550 pages. Illustration plus abondante que dans le tome I.

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