Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Kentridge, Leiko Ikemura, Rebecca Horn ou Helmut Federle. Bâle fait très fort!

Il y a tant d'expositions en ce moment dans la ville rhénane que je vous livre un multi-pack. Il faut en effet faire vite. Certaines d'entre elles se terminent le 1er septembre.

William Kentridge présentant son exposition à Bâle.

Crédits: Giorgio Kefalas, Keystone

Je vous ai déjà fait le coup avec Venise. Je le réédite sans scrupules pour Bâle. Vu le nombre d'expositions estivales (et encore n'ai-je toujours pas vu le Rudolf Stingel de la Fondation Beyeler!), dans la ville, il va me falloir produire une sorte de «multi-pack». Comme pour les mouchoirs en papier ou les bouteilles de bière. Je vois en effet avec horreur que certaines de ces manifestations vont disparaître après le 1er septembre. Et elles ne se verront pas prolongées, à l'instar du somptueux «Kosmos Kubismus» du Kunstmuseum. Le musée a réussi à étirer jusqu'au 18 août cet accrochage de luxe, coproduit avec Beaubourg. Tâchez d'en profiter!

C'est le Kunstmuseum qui accueille la plupart des expositions que je vais citer maintenant. Sa direction a adopté le parti-pris des grandes institutions internationales. Autrement dit, elle propose cinq ou six accrochages à la fois. Des petits et des grands. Dans ses bâtiments en ville, ou un peu en dehors. Sont à nouveau compris ceux du Museum für Gegenwartskunst, sur les bords du Rhin. Il vient de rouvrir ses portes après de menus travaux. Rien d'essentiel n'a changé dans son architecture, ni dans sa disposition intérieure. C'est toujours aussi sec que quand cet ancien moulin, traversé par un cours d'eau, avait ouvert ses portes grâce aux largesses de Maja Sacher en 1980. Les mots «musée pour l'art contemporain» sonnaient alors d'une manière jusque là inédite.

Sur ce, je commence mes notules.

William Kentridge, A Poem That Is Not Our Own

L'Africain du Sud est le premier à se retrouver au Museum für Gegenwartskunst après la fin du chantier. Né en 1955, l'homme y occupe trois étages. Il fallait bien cela pour déployer l'ensemble de ses activités. L'attique sous le toit est à lui seul rempli par un film projeté sur trois écrans géants. Une œuvre de 2015 particulièrement spectaculaire, réunissant animations et personnages réels sous le titre de «More Sweetly Play The Dance». Les réalisations cinématographiques constituent d'ailleurs sans doute ce que l'artiste produit de plus abouti. Les autres pièces tiennent du matériau utilisé. On retrouve bien sûr sans cesse chez Kentridge, activiste de la première heure, les échos d'un pays pour longtemps traumatisé par cet «apartheid» ayant duré de 1948 à 1990. Il ne s'est jamais agi pour autant d'une création militante au mauvais sens du terme. Kentridge possède une formidable capacité à transcender les événements pour en faire quelque chose de fort, d'universel et de permanent. A part cela, quel coup de crayon! (jusqu'au 13 octobre, www.kunstmuseumbasel.ch)

Helmut Federle

Il a 75 ans en 2019. Le peintre soleurois a été moins vu ces derniers temps. Il jouit pourtant d'une solide réputation, surtout dans les pays germaniques. L'homme a ainsi représenté la Suisse à Venise, il y a déjà longtemps. 1997, c'est vieux... Le Kunstmuseum a réuni de lui six énormes toiles, présentées dans une salle colossale au rez-de-chaussée du Neubau. Le sous-titre adopté. «19 E. 21 St», fait allusion à l'adresse de l'atelier que l'artiste occupait au début des années 1980 à New York. C'est de là que sont sortis la plupart des six mastodontes aux murs, le plus récent datant cependant de 2005. Fourni par une galerie viennoise, et donc à vendre, il possède d'ailleurs un côté insolite. Le vert caca d'oie a pour une fois disparu afin de faire place à du rouge. Le noir, ou plutôt un gris vert foncé, est lui demeuré en place. L'exposition a été suscitée par la remontée des caves d'un tableau très controversé lors de son achat en 1982 par le musée. «Asian Sign» est une énorme svastika, qui prend bien sûr des allures de croix gammées, surtout avec des couleurs aussi militaires. (Jusqu'au 15 septembre, www.kunstmuseumbasel.ch)

Leiko Ikemura, Nach neuen Meeren

Une figure en céramique et un grand dessin de Leiko Ikemura. Photo courtesy Leiko Ikemura, fournie par le Kunstmuseum de Bâle, 2019.

Née à Tsu au Japon en 1951 Leiko Ikemura fait partie des passeuses de l'art contemporain. Etablie en Europe depuis 1972, d'abord en Espagne, ensuite en Suisse et depuis 1985 à Cologne, l'artiste n'a pas renié pour autant ses origines. Montée par Anita Haldemann, l'actuelle rétrospective du Kunstmuseum se verra du reste reprise à Tokyo par le National Art Center. Leiko est accueillie dans le petit espace du sous-sol voué, depuis l'ouverture du Neubau, aux arts graphiques. Il y a donc là beaucoup de dessins, parfois présentés en nuages, pour rappeler presque un demi siècle de carrière. De nombreux appartiennent à l'institution, qui a toujours suivi son travail, notamment au temps du conservateur Dieter Koepplin. Il y a cependant aussi des sculptures céramiques et des peintures récentes. Après avoir montré des «Alpenindianer» et d'étranges créatures féminine sen apesanteur, la plasticienne s'intéresse maintenant au paysage, emblème d'une terre menacée. N'oubliez pas l'énorme bronze placé dans la cour! Il représente une dame à la jupe percée comme une passoire à thé (jusqu'au 1er septembre, www.kunstmuseumbasel.ch)

Beckmann bis Nolde

Le Kunstmuseum, c'est aussi un formidable Cabinet des arts graphiques, qui réunit estampes et dessins. Il n'y a pourtant que des gravures dans l'accrochage actuel, entièrement composé de pièces sortant des cartons du musée. Le fonds germanique aujourd'hui mis en vedette s'est composé avec le temps. La dernière entrée date de 2019. Les premières feuilles ont été acquises dans les années 1920. Il s'agissait à l'époque de création contemporaine. D'importants achats ont été effectués en 1933, date symbolique s'il en est pour les Allemands. C'est grâce à un seul legs de 1995 que le musée bâlois peut représenter une figure aussi importante que celle de Lovis Corinth, mort en 1925. Aux murs désespérément tristes d'un étage en entresol éclairé aux néon, il y a en prime, outre Beckmann et Nolde, des gens comme Max Pechstein, Erich Heckell, George Grosz ou Ernst Ludwig Kirchner. L’ensemble se révèle imposant. Il s'y trouve des pièces essentielles. Mais, vu leur présentation, on peut dire qu'elles doivent se mériter. Un petit effort de mise en scène n'aurait pas été inutile (jusqu'au 2 septembre, www.kunstmuseumbasel.ch)

Rebecca Horn, Fantasmagories corporelle

Rebecca Horn, qu'expose le Museum Tinguely. Photo Pro Litteris fournie par le Museum Tinguely, Bâle 2019.

Lourdement handicapée depuis un AVC survenu en 2015, l'Allemande fait partie des figures notables de l'art contemporain. Un art qu'elle a singulièrement élargi depuis ses débuts à la fin des années 1960. Une autre exposition Rebecca Horn se déroule du reste en ce moment au Centre Pompidou de Metz. Le corps se retrouve donc au cœur du choix effectuée par le Museum Tinguely de Bâle, qui propose une trentaine de pièces, tantôt petites, tantôt monumentales. Cette enveloppe charnelle est bien sûr celle de l'artiste. Elle se met des prothèses ailées. La dame se mesure dans une «Messkasten» ayant tout de l'instrument de torture ou elle joue sur le plan plastique avec la circulation du sang. Le tout se retrouve non loin des machines de Jean Tinguely, qui donnent nettement plus l'impression de bricolages. Avec Rebecca, il y a des plumes comme des pointes de métal. Le doux et le dur. Le rassurant et le menaçant. Le solide et le fragile. L'artiste aime à à jouer des contraires. Le «thermomètres d'amour» de 1985 pose bien le problème de ces rapports en apparence antagonistes. Les sentiments sont-ils vraiment mesurables? (jusqu'au 22 septembre, www.tinguely.ch)

Lois Weinberger, Debris Fields

Un chat retrouvé momifié au grenier par Lois Weinberger. Photo fournie par le Museum Tinguely, Bâle 2019.

Il est né à Stams, dans le Tyrol, C'était il y a septante-deux ans. Si l'homme porte en lui sa propre mémoire, il garde aussi vivace celle de ses ancêtres. La petite exposition proposée par le Museum Tinguely près de la «Mengele-Tanz» en offre la preuve. Il y a là, entassés dans les vitrines d'une immense salle à l'étage, les débris collectés lors des nettoyages de la ferme que sa famille occupe depuis des siècles. Des choses qu'on a montées depuis toujours jusqu'aux greniers. Avant que notre état d'abondance succède à des éternités de pénuries, tout se conservait «au cas où». D'où de véritables couches de sédimentation. L'artiste, que fascine le modeste, le caché et les choses que nul ne remarque guère, a donc pu aligner les chaussures (en général isolées), les animaux morts qui se sont retrouvés momifiés, les bouts de laine et les bouts de lettres. Un travail qui devient à la longue aussi spectaculaire que celui que Weinberger avait donné en 1997 pour une Documenta de Kassel. L'homme avait alors semé des graines néophytes sur des voies de chemin de fer abandonnées, afin de donner une idée de migration. Du rien, de la pluie et du vent. A ce niveau d'insignifiance apparente, le visiteur peut se dire qu'il devient possible d'exposer n'importe quoi. Encore faut-il le faire avec talent! (jusqu'au 1er septembre, www.tinguely.ch )

Rundum Leonardo

Le "Saint-jean-Baptiste", dont l'original se trouve au Louvre. Photo Kunstmuseum Bâle 2019.

Léonard de Vinci, comme vous le savez déjà peut-être, est mort il y a 500 ans. Le Kunstmuseum ne possède bien sûr aucun tableau de sa main, mais les connaisseurs n'ont pas toujours pensé ainsi. Deux panneaux se retrouvent donc exposés avec beaucoup de documentation réunie par Bodo Brinkmann. Il s'agit d'un "Saint Jean-Baptiste" tout à fait honorable, exécuté très tôt et d'une "Madone" aujourd'hui donnée à Giampetrino. Nous sommes donc dans le premier cercle. Les deux oeuvres se sont vues adroitement restaurées, ce qui masque leur état moyen. La chose montre que l'institution, aujourd'hui dirigée par Josef Elfenstein, se préoccupe aussi de son patrimoine ancien, Des peintures ressortent régulièrement des caves. Près des deux sous-Vinci se trouvent aujourd'hui des créations de Barendt van Orley, Bergognone, Pietro di Giovanni, Ridolfo da Ghirlandajo ou Ambrosius Benson qui n'avaient plus été vues depuis longtemps. C'est aussi comme cela que l'on fait bouger un musée!

Ce sera tout pour cette fois...

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