Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Karl Lagerfeld est mort après une vie entière sous les projecteurs de la mode

L'Allemand avait tellement fabulé que sa vie reste finalement obscure. Arrivé à Paris en 1954, il avait repris Chanel en 1982, adaptant la Grande Mademoiselle au goût des jeunes générations.

Karl Lagerfeld. On le reconnaît même de dos.

Crédits: AFP

Il semblait éternel, comme tous les gens un peu momifiés. Karl Lagerfeld n'en est pas moins mort ce mardi 19 février. A quel âge? Allez savoir! Le couturier serait né en 1933 ou en 1935. Une incertitude de plus. Dans sa biographie, qu'il avait mise au point et sans cesse enjolivée, l'homme n'en était plus à une approximation près. Il semble qu'il ait eu deux sœurs, gommées de sa mémoire. Son père aurait été Hambougeois et grand bourgeois à la fois, avec une fortune faite dans le lait concentré. Quant à sa mère, ce fils reconnaissant en avait fait une créature fabuleuse habillée dans les plus grandes maisons parisiennes, de Robert Piguet à Madeleine Vionnet. Une femme divine et distante. Elle lui aurait, selon la légende forgée par la suite, accordé quatre minutes par jour.

Démêler la vrai du faux se révèle bien sûr impossible. De toute manière, un mensonge contient toujours un peu de vérité, alors que chaque souvenir suppose sa part d'invention. Ce qui est sûr, c'est que le jeune Karl, déjà dandy et déjà les dents longues, est arrivé à Paris en 1954. Il a participé à un concours organisée par le Secrétariat international de laine. L'Allemand ne le gagna pas. Il avait affaire à rude partie. Son cadet Yves Saint Laurent se vit déclaré vainqueur. Sa contribution le fit néanmoins entrer chez Pierre Balmain, une maison un peu trop respectable. Il y resta de 1955 à 1959. Le débutant passa ensuite chez Patou, puis chez Chloé, avant de mettre les pieds en 1965 chez Fendi, qui entreprenait sa conquête de Paris. Il subsiste de ces temps lointains quelques images. Elles restent encore loin du personnage en catogan, aux lunette fumées et à l'éventail noir. Après avoir créé bien des silhouettes féminines, Karl devait encore s'inventer lui-même.

Lagerfeld à ses débuts, chez Pierre Balmain. Photo DR.

La suite se voit racontée par la presse française comme la vie d'un saint dans «La légende dorée». Il est d'ailleurs frappant de voir à quel point les immenses articles ont paru sur sites quelques minutes à peine après l'annonce funèbre, mardi vers 12 heures 30. M'est avis qu'ils sortaient du tiroir rédactionnel au moment même où Karl entrait dans un autre tiroir, à la morgue. Comme pour toute vedette de ce calibre, il faut toujours se montrer prêt. Il doit ainsi exister un Catherine Deneuve ou un Brigitte Bardot en suspension. Je vais donc sauter jusqu'en 1982. C'est loin et c'est proche en même temps. Karl entre alors chez Chanel. La Grande Mademoiselle a déjà disparu depuis onze ans. Sa maison bat de l'aile. Il s'agit de la rajeunir sans la trahir. Lagerfeld semble le candidat idoine. Il s'acquittera parfaitement de sa mission, tout en faisant mille autres choses. Jusqu'au bout, l'homme sera resté actif quasi vingt-quatre heures par jour, sautant de Rome à New York et de Los Angeles à Monaco.

Un schéma bousculé

Que dire maintenant du style Lagerfeld? Qu'il n'y en a pas. Le nouvel arrivant a parfaitement su se couler dans le style Chanel, tout en l'adaptant pour des nouvelles générations. Jusqu'ici, on avait vu dans les fameux tailleurs des femmes ressemblant à Simone Veil. Désormais, ils allaient aussi bien aux grandes perches longilignes débarquées de Moscou ou de Londres. Lagerfeld a bousculé mine de rien un schéma Chanel embourgeoisé, qui avait transformé au fil des ans la femme libre en mémère apprivoisée. Le style avait retrouvé avec lui de sa fraîcheur et de son insolence. Le nouveau venu y avait mis un peu de mauvais goût au passage. Voire un brin de vulgarité. Lagerfeld pensait qu'il s'agissait du prix à payer pour rester au top des ventes, désormais moins en haute couture qu'en prêt-à-porter.


Karl avec Lily Rose Depp. Il faut savoir rajeunir les cadres. Photo AFP.

Pour le prix de sa présence, Karl se livrait donc à un cirque pas possible. Des défilés qui font jaser, ou du moins causer. Une personnalité de dictateur. Inès de la Fressange, qui fut son mannequin vedette, en sait quelques chose. Elle se vit répudiée du jour au lendemain comme une favorite de harem. Claudia Schiffer la remplaça. C'était le néant blond poussé au statut d'icône. L'Allemande régna sur les podiums, avant tout pour Chanel. Puis ce furent des anonymes, volontiers venues de pays slaves. Il n'y avait plus place que pour Karl. Les filles ne faisaient que passer avec les vêtements de l'année. Des porte-manteaux.

L'ambition d'être photographe

Passant d'une collection à la suivante, sans oublier ces accessoires qui font parfois l'essentiel du chiffre d'affaires, Karl trouvait le temps de photographier. Il se prenait très au sérieux dans sa pratique du 8e art. Je me souviens d'une exposition florentine au Palazzo Pitti, où il avait demandé que d'énormes tirages remplacent dans leurs cadres dorés les toiles en restauration. Lagerfeld égale Rubens. L'homme achetait aussi avec avidité. Il a en quelque sorte collectionné les collections. On aura connu son intérieur Art Déco au moment où ce dernier revenait en grâce. Puis ce fut le grand XVIIIe. Il y a aussi eu le design de Memphis. Quand il en avait assez, Lagerfeld mettait tout aux enchères. Une nouvelle manière de se retrouver en vedette.

Je noterai pour terminer que l'homme se prêtait, sans doute avec contre-partie et l'envie de rire, à toutes les exhibitions. Il serait temps de ressortir la publicité de 2008 dans laquelle notre dandy arbore un gilet jaune. C'était pour la sécurité automobile. Et que disait le cher homme? «Le jaune, c'est moche, mais cela peut sauver la vie.» Avouez que nous sommes ici dans l'actualité...

N.B. Virigine Viard succédera à Karl Lagerfeld. La maison Chanel l'a annoncé dès le mardi 19 en début d'après-midi. Elle connaissait le maître depuis 1987 et elle a travaillé avec lui dès 1997. Le couturier la définissait comme "son bras gauche et son bras droit".

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