Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Kaboul devrait se doter d'un grand musée archéologique d'ici 2023. Une folle utopie?

Un bureau de Barcelone a gagné le concours d'architecture. L'édifice devrait coûter 34 millions. Il dispose de 150 000 oeuvres afghanes, mais aussi égyptiennes ou chinoises.

A l'intérieur du futur musée. Image de simulation.

Crédits: AV62arquitectos

C’est une nouvelle surprenante. Réjouissante. Mais aussi inquiétante. On a pu lire par ci par là dans la presse spécialisée en mars et en avril, que Kaboul allait se doter d’un nouveau musée. Un vieux projet, qu’il aura fallu mener à bien, avant de pouvoir espérer le concrétiser. C’est en 2012 que l’idée a été lancée. Le concours d’architectes vient d’aboutir à du concret. La construction pourrait (conditionnel) démarrer cette année pour une inauguration prévue en 2023. Si tout va bien. Et quand on parle d’un pays comme l’Afghanistan, on ne pense pas uniquement au coronavirus…

La capitale possédait déjà une institution de ce type. Un grand bâtiment de style classique occidental a été construit à partir de 1922 sous le règne du roi Amunallah. Inauguré en 1931, le Musée national d’Afghanistan a connu bien des vicissitudes. Il a souffert de l’invasion russe. Des tirs de roquettes ont créé de gros dommages entre 1992 et 1996. Mais les murs ont tenu. Il y a ensuite eu les talibans. On se souvient de la crise iconoclaste de 2001, qui avait amené la destruction des Bouddhas géants de Bamiyan. Le musée avait alors été saccagé, et les œuvres présentées détruites. Il faut dire qu’elles présentaient aux yeux des mollahs un double défaut. Elles étaient à la fois figuratives et non-islamiques. Je ne veux vexer personne. Mais la plus importante culture dont peut s’enorgueillir le pays reste en effet celle dite du Gandhara. Un mélange d’art bouddhique oriental et de traditions classiques grecques issues du lointain passage d’Alexandre le Grand. La civilisation dont je vous parle se situe aux premiers siècles de notre ère.

Dans des coffres de banque

Tout avait-il été massacré? Non. Environ 2500 pièces, parfois même réparables par des restaurateurs doués pour les puzzles. A la surprise générale sont sorties en 2004 d’innombrables caisses de la Banque centrale d’Afghanistan. C’est là qu’avaient été déposé le plus clair des collections à partir de 1979. Il y avait en coffres 26 000 sculptures et objets. Il existait visiblement d’autres cachettes, sur lesquelles je ne sais rien. Le futur Musée national d’archéologie déclare aujourd’hui disposer de 150 000 «items». Ils couvriraient non seulement les civilisations locales, mais l’Egypte, Rome, la Grèce et même la Chine. Un ensemble très important donc, même si l’Afghanistan est Dieu merci bien représenté dans les grands musées internationaux. Notamment le Guimet de Paris, avec le produit des campagnes de recherches effectuées dans les années 1930.

Les bâtiments, vu de l'extérieur. Photo AV62arquitectos.

Ces œuvres restées sur place se retrouveront donc dans un nouveau bâtiment, érigé tout près du Musée National Afghan de 1931. De l’autre côté de la rue dans un parc, pour tout dire. Cet ensemble se situera cependant loin du centre. A huit kilomètres environ, dans le quartier de Darulama. J’ai regardé sur une carte de Kaboul, mais j’avoue m’être perdu en chemin. Il devrait donc y avoir là à partir de 2023 un véritable complexe, le nouvel édifice devant coûter environ 34 millions de nos francs (ou 32 millions d’euros, si vous préférez). Une somme sans équivalent avec nos budgets européens, certes, mais très importante pour une nation en guerres perpétuelles comme l’Afghanistan. C’est néanmoins son Ministère de la culture qui assumera la chose en partenariat avec l’ambassade des Etats-Unis. Il s’agit à la fois d’exalter la fierté nationale et d’attirer (mais pas tout de suite!) des touristes internationaux. L’Afghanistan forme d’après les voyageurs un pays où il y a beaucoup à voir si l’on se sent aventureux.

Une série de tuyaux

Mais qui a au fait gagné le concours? Et à quoi ressemblera l’architecture primée? Eh bien, il y a eu des candidats venus de 43 pays. Le vainqueur est AV62 de Barcelone. Il s’agit d’un bureau fondé par Toño Foraster, 52 ans. Un homme venu de Bilbao, dans le pays basque. La cité révolutionnée par un musée dû à Frank Gehry. L’homme a prévu un alignement de tuyaux géants accolés les uns aux autres. Ils formeraient chacun une galerie d’exposition. C’est pour le moins audacieux. La présentation de ce que je peux difficilement appeler les salles resterait en revanche assez classique. C’est du moins ce que suggèrent les images dessinées ou de synthèse. L’Espagnol donne hélas dans le verbiage quand il explique sur son site ses intentions. Il y a là toutes les idées à la mode. Ce ne sera donc pas un lieu fermé répondant aux idées dépassées des XIXe et XXe siècle. Il s’agira de créer un «espace de rencontres et de débats pour une partition des connaissances». Je vous épargne de reste. Il est du même tonneau, si j’ose utiliser l’expression vu le prénom du monsieur. Un brouillard de mots.

Toño Foraster. Photo AV62arquitectos.

Reste qu’il s’agit encore là de projets sur la comète. Et ce dans un pays toujours chancelant, pris entre un pouvoir central, des tribus lointaines, les talibans et divers envahisseurs potentiels. Il devient du coup permis de se demander si exposer ici des objets est bien prudent pour leur conservation. On les expose du même coup à tous les dangers. Cela dit, en face, le Musée national afghan, restauré entre 2002 et 2003, a repris du service dès 2004, l’année où des collections sont apparues à la Banque centrale. Il ne lui est encore rien arrivé. Mais le seul mot «encore» souligne les risques encourus. Cela dit, certains voient aussi des périls en Egypte, avec le musée pharaonique à tous les sens du terme au pied des Pyramides. Idem au Pakistan, qui abrite comme l’Afghanistan des trésors bouddhiques. Il me semble même permis de s’interroger sur la pérennité des institutions crées à grands frais dans un lieu comme Abu Dhabi. Un mirage dans le sables?

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