Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Justice. A qui appartient le "Trésor des Guelfes", aujourd'hui conservé à Berlin?

Cet ensemble d'orfèvrerie médiéval a été acheté en 1935 à des marchands juifs. Le prix était-il acceptable à l'époque? Pour le moment, l'affaire est en mains américaines.

La Croix des Guelfes.

Crédits: DR.

C’est compliqué! Je ne suis d’ailleurs pas sûr d’avoir tout compris. Je vais quand même tenter de vous raconter une chasse au «Trésor des Guelfes» se tenant debout. La presse francophone du lundi 7 décembre n’en détaille selon moi qu’un fragment. Le «climax», bien sûr. Ou plutôt l’état actuel de choses n’ayant commencé ni aujourd’hui, ni même hier. Pour bien vous relater l’affaire agitant depuis une dizaine d’années les Justices allemande et américaine à propos du fameux «Trésor», il faut en effet que je remonte au XIe siècle. «Fasten your seatbelts, i’ts going to be a bumpy ride», comme dit Bette Davis dans une immortelle séquence d’«All About Eve». Le parcours risque bien de vous sembler un brin chaotique.

Flash-back. Nous sommes au Moyen Age. L’Italie est secouée par d’interminables et sanglantes querelles entre deux grands partis. Les Guelfes, ou «Welf» soutiennent le pape et la dynastie qu’il tente d’imposer au Saint-Empire romain-germanique. Nous entrons avec eux dans ce que l’on appellera plus tard le «césaro-papisme». Le Saint Père doit primer sur tout. En face de ses partisans, agitant toutes sortes de villes et de seigneurs, se dressent les Gibelins. Eux voient les choses de manière diamétralement opposée. L’empereur laïc demeure le maître temporel. Il manipule un peu le successeur de saint Pierre. Les Gibelins sont les suppôts non pas du Diable, mais des Hohenstaufen. Ces derniers connaissent leur apothéose au XIIIe siècle avec un empereur Frédéric II (installé dans les Pouilles) à ne pas confondre avec celui de Prusse, né un demi millénaire plus tard. Parmi les Guelfes adverses célèbres figure un certain Dante, dont on célébrera l’an prochain les 700 ans de la mort en exil à Ravenne. Vous y êtes? C’est bon? Je continue.

Un autel portatif émaillé. XIIe siècle. Photo Sipa.

Fondu-enchaîné. Il s’agit pour moi d’accélérer le mouvement. Les guerres intestines italiennes ont fini par se faire sans l’empereur, contenu au Nord des Alpes. Le «Trésor des Guelfes», riche d’environ 80 pièces réalisées entre le XIe et le XIIIe siècle, se retrouve curieusement dans la Cathédrale de Brunswick, au Nord de l’Allemagne actuelle. Propriété privée, et non bien ecclésiastique, l’ensemble passe dès la fin du XVIIe siècle de main princière en main princière. Un dernier duc de Brunswick, à court d’argent, met l’ensemble sur le marché en 1928. Trois marchands juifs (ce détail n’en est pas un) s’associent pour racheter le tout, en vue hélas de le démanteler. L’État n’intervient pas. Ce n’est cependant pas le bon moment, après la Crise de 1929, pour réaliser de juteux bénéfices. Une quarantaine de pièces seulement trouvent des acquéreurs, avant tout aux Etats-Unis, jusqu’en 1932. Le reste est gardé bien au chaud dans un coffre de banque néerlandais. Vous me suivez toujours?

Deux reliquaires du XIIIe siècle. Photo Tobias Schwarz, AFP.

Séquence-clef. Arrive 1935. Les nazis occupent depuis deux ans le pouvoir. Hermann Goering veut absolument le Trésor. Comme celui-ci se trouve à l’étranger, il lui faut bien l’acheter. Ce sera 4,25 millions de Reichsmarks. Moins que la somme déboursée par les associés, en tenant compte de la part déjà vendue. Mais les prix se sont écroulés sur le marché de l’art, même si ce dernier a mieux tenu le coup que les actions. La quarantaine de pièces part alors pour Berlin, où elle se verra mise en scène comme un trophée. Le Trésor sera ensuite saisi par les Américains, qui le restitueront à la RFA en 1957. Cet ensemble considérable, quoique amputé pour des motifs commerciaux entre 1928 et 1932, est ainsi aujourd’hui visible au Musée des arts décoratifs de Berlin. C’est là que je l’ai admiré.

Des visiteuses devant le trésor en 2009. Photo DPA.

Rebondissement. En 2013, deux descendants de Saemy Rosenberg, l’un des trois associés de 1929, portent plainte (1). Il y a surtout Jed Leiber, un musicien californien sombrement inconnu. Il accuse l’Allemagne en général et la Stiftung Preußischer Kulturbesitz (ou SPK) en particulier d’avoir spolié son grand-père adoré. Les 4,25 millions de marks de 1935 resteraient selon lui des clopinettes. Il s’agit bien sûr pour lui d’une question de principe, comme le martèlent ses avocats. Le fait qu’il y ait là pour 250 ou 300 millions de dollars n’a comme il se doit aucune importance pour ce Juste. L’Allemagne a commencé par rétorquer que le marché avait été honnête. Mais la présence de Hermann Goering fait tout de même tache (brune) dans le tableau. Les actions judiciaires se sont du coup multipliées, les avocats tenant comme par hasard à ce que le procès final se déroule aux Etats-Unis. On en arrive aujourd’hui là. La Cour Suprême doit décider ce lundi si la chose est possible, ou si le terrain de jeu restera l’Allemagne. Mais elle n’entrera pas dans le fond du problème.

Jed Leiber, le plaignant. Photo DR.

Flash foreward. Impossible de dire comment l’affaire se terminera. Les USA, qui veulent faire au propre la loi partout dans le monde, l’emporteront-ils? Et si oui, que se passera-t-il en cas de restitution exigée? Il y a selon moi un hic. En 2015, le gouvernement d’Angela Merkel a «notifié» le Trésor. Il ne pourra donc plus sortir du pays sans son autorisation. Autant dire pas du tout. Patrimoine national. Le futur propriétaire devra sans doute le laisser sinon à l’Allemagne, du moins en Allemagne. La chose aurait au moins le mérite de laisser intacte la moitié du trésor encore préservée. Légale (et très souvent appliquée en France), cette rétention a déjà servi outre-Rhin. Les Hohenzollern, qui ont récupéré de nombreux biens après la chute de leur Empire fin 1918, ont dû laisser à Berlin en 1983 «L’Embarquement pour Cythère» de Watteau, acquis par Frédéric II (celui de Prusse, cette fois!). L’État le leur a cependant acheté un bon prix. Quinze millions de DM. Normal. Un mauvais arrangement coûte moins cher qu’un bon procès!

Voilà. J’espère que vous avez saisi de quoi il retourne. Sans cela, ce n’est pas grave. Il y aura de toute manière bien des épisodes avant le The End.

(1) Ils ont depuis été rejoints par d'autres héritiers voulant leur part.

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