Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

JURA/Un Gustave Courbet identifié a été légué au Canton. Je vous raconte

Crédits: Capture d'écran

Je citerai aujourd'hui «Le Figaro» qui, sous la plume de Claire Conruyt, reprend lui-même «Le Temps» et «The Huffington Post». Pour faire bon poids, j'ajouterai cependant mes commentaires, plus des détails trouvés dans la presse jurassienne. Je vous dois bien cela et je me sentirais mal autrement. Ceci dit, je n'ai rien contre le fait de véhiculer une information. C'est un peu comme pour les bus et les taxis. Les passagers changent suivant les médias. Tout le monde ne lit pas (encore) les mêmes journaux et sites

Or donc, on a découvert une nouvelle toile de Gustave Courbet (1819-1877). Nul ne connaissait l'existence du «Paysage du Jura» reçu en legs le canton, qui le déposera par contrat renouvelable de cinq ans au Musée d'art et d'histoire de Délémont. D'assez grande taille (104 centimètres sur 129), il ne figurait dans aucun catalogue de l’œuvre. J'expliquerai plus bas pourquoi ce dernier reste presque impossible à faire. Comme l'a expliqué Christine Salvadé, cheffe de l'Office de la culture du Jura, que j'ai connue dans sa jeunesse journaliste au «Nouveau Quotidien», il a fallu, avant que le canton l'accepte, «deux avis d'experts sur son authenticité et une vérification de sa provenance». Cette dernière est devenue l'obsession actuelle. Souvent, elle demeure pourtant impossible à reconstituer. Je vois souvent, dans les salles d'enchères, des œuvres dont les vendeurs ont arraché les étiquettes au dos, afin que nul ne retrouvent le nom du vendeur. Mauvais pour la "traçabilité"!

Accointances jurassiennes 

Bref. Le tableau, identifié en 2015, a été donné en héritage au musée en 2016 par Hugo Berthold Saemann, originaire de Zurich, qui le tenait de son père. La famille a de lointaines accointances avec le Jura. Le grand-père dirigea de 1891 à 1914 l'énorme usine von Roll, qui se dresse toujours, majestueuse et sinistre, dans son vallon encaissé de Choindez. Plus haut dans le temps, on ne sait apparemment pas. Notons que le paysage date de 1872, les premiers coups de pinceaux remontant sans doute à 1864. Sorti de la prison où l'avait jeté sa participation à la Commune de Paris en 1871, Courbet se trouvait alors en France, en proie aux pires difficultés financières. On lui demandait de payer la restauration de la Colonne Vendôme, qu'il aurait fait mettre bas en 1871. Il ne traversera clandestinement la frontière suisse qu'en juillet 1873 pour s'installer à La Tour-de-Peilz, où il est donc mort en 1877. 

Tout semble donc en ordre pour le Jura, qui a pu accepter ce tableau (modestement estimé 300 000 francs) représentant l'autre versant de la montagne. Courbet a énormément travaillé dans sa région natale du Doubs. Mais pourquoi est-il si difficile d'identifier sa création? Pour plusieurs raisons. D'abord, l'artiste se révèle très inégal, comme on peut le constater au Musée d'Orsay ou à celui que lui consacre sa ville d'Ornans. Une croûte peut donc se révéler authentique. Ensuite, pour faire de l'argent, le peintre a utilisé dès 1872 les services de nombreux aides qui faisaient du Courbet. L'idée de l'atelier n'était pas nouvelle. Elle s'est développée depuis la Renaissance. Mais il s'agissait ici d'une usine à multiplier les modèles du maître. Il en ira de même à La Tour-de-Peilz où il se fabriquera des châteaux de Chillon au kilomètre (on a pu en voir beaucoup lors de la récente exposition Courbet du Musée Rath genevois). Le Tessinois Cherubino Patà deviendra en Suisse son principal collaborateur... et multiplicateur.

Une famille d'experts 

Il y a donc aujourd'hui, dans les catalogues de vente, des Courbet, des demi Courbet («Gustave Courbet et collaborateur») et sans doute beaucoup de production d'atelier. Je rappelle que le peintre genevois Emile Chambon (1905-1993) assurait détenir à lui seul des dizaines et des dizaines de Courbet. Il faudrait une autorité pour trancher. C'est la tâche à laquelle s'est attaquée depuis quatre-vingts ans, la famille Fernier. Il y a eu Robert, puis Jean-Jacques. Ce dernier a arrêté ses activités en novembre 2016. Lui a succédé un Comité, dont faite partie Sébastien Fernier, détenteur des archives constituées au fil du temps. Son activité n'a rien de mystérieux. Un site Internet explique la marche à suivre. En cas de besoin, vous vous assurez tout simplement ses services. C'est 950 euros pour un tableau. Cinq cent pour un dessin (Courbet a peu dessiné). L'examen se pratique en général à Paris. Vous ressortez avec une «opinion» et non une garantie d'authenticité. Inutile de dire que c'est le même prix en cas de verdict négatif.

Avouez que nous restons ici dans le flou artistique. Courbet n'est pas seul dans son cas. Il y a eu celui, bien plus célèbre, de Camille Corot, mort lui en 1875. Au temps de sa grande vogue (sa cote a récemment dégringolé, surtout pour les œuvres mineures, et Dieu sait s'il y en a), personne ne savait plus où on en était. Comme Courbet, il lui était parfois arrivé de signer une copie à son goût. Vraie signature. Faux tableau. On était arrivé à la fameuse boutade: «Corot a peint 4000 tableaux, dont 10 000 se trouvent en Amérique.» Notons cependant qu'il se trouve aujourd'hui pour Corot un expert indiscuté, qui a fait le ménage. Il s'agit de Martin Dieterle. Un homme qui publie des catalogues faisant référence. 

Photo (Capture d'écran): Le «Paysage du Jura» qu'exposera le Musée d'art et d'histoire de Délémont.

Prochaine chronique le lundi 28 août. C'est la rentrée. Mon choix des expositions prévues en Suisse.

 

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