Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Joyeux Noël! Le ministère de la Culture français interdit le Cimabue de sortie

Découvert à Compiègne dans une cuisine, adjugé 24,18 millions d'euros, le petit panneau s'est vu classé trésor national. Les perdants sont pour l'instant les vendeurs.

Un détail de "La dérision du Christ".

Crédits: Reuters

Il existe des histoires à épisodes que l’on eut jadis qualifiées de feuilletons. Je vous ai ainsi raconté la découverte miraculeuse d’un petit tableau de Cimabue, peint vers 1280, à Compiègne. Sa propriétaire, une veille dame, croyait qu’il s’agissait d’une banale icône. Elle avait donc laissé «La dérision du Christ»dans sa cuisine. Je vous ai ensuite dit que l’œuvre s’était vendue à Senlis le 27 octobre non pas pour quatre ou six millions d’euros, comme prévu, mais 24,18 avec les frais. Le Cimabue mesurant 28 centimètres de haut, cela faisait donc environ un million par centimètre. L’acheteur passait alors déjà pour Alvao Saieh Bendeck, qui a créé avec son épouse la Collection Alana de peinture italienne ancienne. Je vous rappelle qu’une petite partie de cette dernière reste présentée par le Musée Jacquemart-André de Paris jusqu’au 20 janvier 2020.

D’aucuns s’inquiétaient outre Jura que le chef-d’œuvre quitte la France, où il avait jusqu’ici fait pauvre figure. Nos voisins deviennent volontiers chauvins quand un tableau important échappe aux griffes pourtant acérées de leurs musées. Ce sont du reste les mêmes qui s’indignent que le Louvre garde tant de choses en réserves. Ces gens peuvent aujourd’hui se féliciter. Le ministre de la Culture Frank Riester, qui n’avait sans doute jamais entendu parler de Cimabue il y a six mois, vient d'accepter tardivement l’idée de classer le tableau «patrimoine national». Une nation visiblement extensible, l’œuvre étant éminemment toscane. Mais on en a vu d’autres.

Prix à discuter

La France a donc désormais trente mois pour acheter la chose. A un prix devant plus ou moins correspondre à celui que les Bendeck étaient prêts à payer. Une clause de la vente stipulait en effet que le versement n’interviendrait qu’en cas obtention de l’autorisation de sortie. Cela dit, le chiffre dépend en fait d’un accord entre les parties. En cas d’échec il y a médiation. Il faut ensuite que la France ait de quoi honorer la facture en temps voulus, ce qui ne semble pas très sûr en ce moment. Il paraît néanmoins que le Louvre pourrait du coup renoncer à s’offrir le dessin (plutôt moche) de Léonard de Vinci apparu il y a quelques années sur le marché parisien. Quinze millions d’euros. Une affaire qui n’en finit pas. Une mauvaise affaire, par conséquent..

Le ministre Frank Riester. Photo Ludovic Marin, AFP.

Les grands perdants de la vente sont bien évidemment les anciens propriétaires. Il s’agissait en fait d’une vieille dame, placée dans un home. Faut-il imputer l’émotion? Toujours est-il que cette personne, dont le nom n’a pas été communiqué, est morte deux jours après la vente aux enchères. Elle laisse trois héritiers. Ceux-ci devront du coup s’acquitter très vite de droits de succession d’environ neuf millions d’euros, alors qu’ils n’ont pas un centime. Plus des frais de l’assurance jusqu’à ce que les tractations soient terminées. Dix mille euros par mois. Et les choses peuvent durer…Il paraît que des arrangements sont toujours possibles avec le fisc, mais il n’en reste pas moins que Kafka me paraît nettement plus français que Descartes.

Un pays prédateur

La France multiplie ainsi les cas où elle apparaît, vue du côté suisse, comme un pays au mieux prédateur et au pire un peu voyou. Le simple droit de préemption, fréquemment exercé par les institutions, nous apparaît incompatible avec la démocratie. Alors le reste, surtout quand le bouchon est envoyé un peu loin! Je rappelle ici brièvement l’affaire récente des pleurants saisis dans une famille qui en possédait deux provenant du tombeau d’un duc de Bourgogne depuis la Révolution. Vol, ou peu s’en faut, assure l'Etat, conforté par la Justice. La famille en question avait pourtant payé des droits de succession sur les deux sculptures médiévales. Une somme que le ministère des Finances a joyeusement encaissé.

La France a-t-elle du coup vraiment besoin du Cimabue? Pas à mon avis. Le Louvre possède depuis plus de deux siècles la «pala» de Pise du même artiste, de quatre mètres de haut. On peut difficilement mettre un petit machin de 28 centimètres à côté. Un musée de province se montrerait bien sûr ravi d’une telle aubaine, mais ce serait trop demander à nos amis et voisins. Les régions n’existent pas pour eux, si ce n’est sur le papier. C’est du reste à se demander si la France ne vivrait pas mieux sans sa capitale. Je terminerai par une dernière note discordante. Toute personnelle. «La dérision du Christ» aurait été selon moi bien mieux dans la Collection Alana, de la plus haute qualité en qui concerne les XIIIe, XIVe et XVe siècles italiens. Et toc!

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