Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Jörg Bader déterre la hache de guerre au Centre de la photographie genevois. "J'ai été évincé"

Et c'est reparti! Un accord à l'amiable avait été trouvé pour faire partir le directeur ayant atteint l'âge de la retraite. Mais ce dernier ne veut plus s'en aller.

Jörg Bader en juillet 2021, quand il donnait à la presse ses interviews d'adieu.

Crédits: Tribune de Genève

Boum bada boum! Après une conciliation presque aussi compliquée qu’un accord nucléaire avec l’Iran, Jörg Bader avait promis de se retirer du Centre de la photographie genevois, ou CPG. Jacques Berthet et Nicolas Crispini avaient joué les Nicolas de Flüe (1) pour obtenir une solution à l’amiable. Le Zurichois partait la tête haute, avec tout de même un ou deux sucres afin d’adoucir son amertume. Le directeur pourrait encore publier un livre et monter deux expositions d’ici 2023.

Ainsi se serait terminé un long règne, puisque le Zurichois s’était installé au pouvoir en 2001, non sans bousculade. Fondé en 1984 par onze photographes locaux, l’association logeait alors au Grütli, dans un petit espace doté d’une mezzanine. Jörg Bader avait transformé un simple espace d’exposition en «laboratoire de recherche», ce qui supposait de nouvelles orientations plus politiques (à gauche bien sûr!) et plus pointues. C’est en 2007 seulement que s’est effectué le déménagement au BAC (ou Bâtiment d’art contemporain), qui se dessinait alors aux Bains autour du Mamco et du Centre d’art contemporain (ou CAC). Le Centre a dès lors occupé un bout du rez-de-chaussée, avec comme voisin le Fonds municipal d’art contemporain (ou FMAC). Un endroit bien en vue qui devrait se voir réaffecté après les travaux prévus pour assainir l’ensemble du double bâtiment, avec les intrigues de palais que cela suppose. Le sérail du Topkapi ou peu s'en faut.

La génération des pères

Jörg Bader n’appartient pas à la génération des pères, mais il y a tout de même un peu de cela. Je veux dire par là que l’homme a fini par se confondre avec l’institution, au point de la croire sienne. On a souvent connu la chose à Lausanne. Souvenez-vous de l’Hermitage, que le fondateur François Daulte ne voulait pas quitter, au point de reprendre à un moment le siège directorial à l’un de ses successeurs. Il y a aussi eu le feuilleton de l’Elysée, où Charles-Henri Favrod ne voulait pas non plus quitter son «enfant». L’affaire a fini au tribunal. Et je citerai pour la bonne bouche la Cinémathèque suisse, dont Freddy Buache se sentait chassé, alors qu’il avait largement atteint l’âge de la retraite. Il prétendait qu’il en mourrait. L’homme est décédé en 2019 à 95 ans, deux de ses remplaçants ayant été atteints entre-temps par la limite d’âge.

Si je cite ces cas d’école, c’est parce que Jörg Bader se voit lui aussi à la tête de «son» institution (privée, mais subventionnée et logée par la Ville) jusqu’à sa fin dernière. Bien sûr, il y a eu des orages tout au long de son règne. Il faut dire que si l’Alémanique possède apparemment de solides soutiens, il ne compte pas que des amis à Genève. D’où deux tentatives à ma connaissance pour le débarquer, en manipulant un Comité. Le putsch mené par le photographe Alan Humerose a bien failli aboutir il y a une quinzaine d’années. Mais, comme dans certains régimes forts à l’Est, la reconquête du pouvoir après la fronde s’est révélée rapide. Bader était à nouveau là.

Jouer à la victime

Reste que sa politique paraissait à certains autocratique. Que ses expositions ne faisaient pas l’unanimité. Et que les années passaient. En 2020, le directeur a discrètement fêté ses 65 ans. Il était temps pour certains de passer la main. Un nouveau Comité, présidé par l’architecte Charles Pictet, entendit faire le ménage. L’intéressé jouait les victimes. Le directeur ne cessait de parler d’une «volonté de l’écarter». Un accord se révélait nécessaire. Il a donc fini par se voir trouvé. Tout semblait rentré dans l’ordre. Je vous ai annoncé qu’une nouvelle directrice, Danaé Panchaud, avait été engagée sur concours. Elle devait entrer en fonction le 1er janvier 2022, devant d’ici là quelques mois de travail à PasquArt, son ancien employeur biennois.

Or voici qu’aujourd’hui tout se retrouve chamboulé. Jörg Bader est sorti du bois. Il multiplie les lettres ouvertes, paraphées par des signataires parfois prestigieux (2) et adressées au magistrat ou aux membres du Centre. L’homme se prétend bel et bien évincé. Il a droit à développer ses projets, prévus jusqu’en 2023, puisqu’il a tout bétonné à l’avance. Bétonner devient ici l’inverse de la politique de la terre brûlée. D’accord pour passer le flambeau, mais fin 2023. La succession serait du coup en 2024. Il s’agirait alors «une transition paisible», écrit-il sans rire vu les conflits qu’il s’apprête à engendrer. Le directeur aurait accompli ce qu’il a à faire, surtout au moment le BAC doit entrer en travaux pour deux ans.

La séance du 29 juin

Qu’est-ce qui assurerait d’ici là sa légitimité? La séance de l’Association tenue le 29 juin. Que s’y est-il apassé? Le Comité actuel s’est vu désavoué par les membres de l’Association, qui a exigé sa démission immédiate pour toutes sortes de manquements. Jörg Bader se fait une joie de les énumérer dans l’une des lettres. Il n’y aurait pas eu de réunions de travail. La transition directoriale n’aurait pas été réglée de manière «conciliante et pragmatique». Charles Pictet n’aurait pas signalé qu’il postulait comme architecte de la réfection du BAC. Jörg Bader lui-même se serait vu renvoyé comme un malpropre à trois semaines de sa dernière exposition, ouverte le 22 juin. Les 1700 livres lui appartenant dans la bibliothèque se seraient retrouvés séquestrés (3). On l’aurait enfin privé de sa boîte mail. Une véritable mort virtuelle.

L’Association a donc réagi le 29 juin. Mais ses adversaires sont persuadés que Jörg Bader a rameuté tous ses copains, comme au beau temps de la Révolution française, afin de forcer un vote auquel le Comité actuel reconnaît une seule seule valeur consultative. Il y avait pour s’exprimer ce jour-là un peu moins de la moitié des membres de l’Association... Le Comité n’est du coup plus reconnu par Bader et les siens (je n’ose ici parler de «la bande à Bader»). Aucun nouveau Comité n’a certes été formé. Mais on risque de se retrouver au XVe siècle, quand il y avait simultanément un pape et un anti-pape. L’ex-directeur parle bien sûr de «crise sans précédent». Il veut une solution «sensée, rapide et éthique». Il s’en remet au bon sens de Sami Kanaan qui ne jouerait du coup plus les Nicolas de Flüe, mais les Salomon. C’est là beaucoup lui demander.

Une suite compromise

Je reste bien en peine de vous dire où va le CPG, qui demeure une institution fragile. Si les photographes locaux la défendent par principe, il semble parfois permis de s’interroger sur son utilité, comme du reste sur celle du Centre d’édition contemporaine. Autant dire que l’actuelle tentative de putsch risque de se retourner contre le CPG, si par hasard Genève, lassée, coupait le robinet aux subventions. Et que faire de Danaé Panchaud (et de son assistante prévue Anna Iatsenko), si Jörg Bader continue à jouer les patriarches rue des Bains? Le public attend par ailleurs du sang neuf. Je veux bien que «Le Courrier», dans son interview finale du directeur sortant en juillet dernier, ait dit qu’à 65 ans «il ne faisait pas son âge.» Mais nous sommes là au niveau de la flatterie, voire de la flagornerie. Tel n’est pas le cas et, à Genève, l’homme me semble avoir déjà donné. Il peut toujours jouer les commissaires d’exposition ailleurs.

(1) Un peu d’histoire suisse s’impose. Nicolas de Flüe (1417-1487) a réconcilié les cantons après les Guerres de Bourgogne, alors que la Confédération connaissait un conflit interne aggravé par l’admission contestée de Fribourg et de Soleure.
(2) Parmi les nombreux signataires en faveur du maintien de Jörg Bader, j’ai relevé le nom de gens importants du Reina Sofia, du MoMA, de Beaubourg, du MBC-a de Lausanne ou d’Artissima de Turin.
(3) Au Mamco, Christian Bernard (qui a lui aussi joué les pères fondateurs pendant deux décennies) serait venu reprendre après sa retraite les livres lui appartenant.

Précision

A la suite de la publication de cet article, j'ai reçu le 31 août un mot des médiateurs. Le voici. "En fait notre médiation n’avait débouché sur aucun accord entre le CPG et JB. JB, puis le comité ont en effet refusé après xxx revirements la proposition initiale pour la passation de pouvoir (deux expos comme commissaire et un livre sur son règne…).

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