Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Jérôme Ducor, revient sur sa carrière de conservateur au MEG. "Notre métier disparaît."

En trois décennies, le Genevois a connu de nombreux directeurs. Il a vu la montée en pouvoir du management et de la médiation. Il a aussi connu l'intrusion du monde politique.

Jérôme Ducor est aussi avant tout bonze bouddhique.

Crédits: Dailymotion

C'est une bonne nouvelle pour lui. Moins sans doute pour nous. Jérôme Ducor quitte le MEG, où il est entré quand il s'agissait encore du Musée d'ethnographie de Genève. Oh, je vous rassure tout de suite! Il ne s'est rien passé de grave. L'homme a simplement atteint l'âge d'une retraite qu'il compte bien occuper utilement. Il représentait pourtant la mémoire de l'institution, où il a commencé tout jeune avec des stages d'été. Il était bon de lui donner la parole au moment où il se sent libre de la prendre. Le fameux «devoir de réserve» genevois tient souvent de la muselière, pour ne pas dire du bâillon.

Jérôme Ducor, les présentations, tout d'abord.
Rien de plus simple. Je suis Genevois. Pour tout dire, je suis Gytan, puisque mes origines se situent à Gy. J'ai fait mes études ici, en interrompant le Collège au dernier semestre. J'ai passé mon bac en indépendant. L'essentiel de mes études supérieures se situe à Lausanne. C'est là que j'ai passé mon certificat d'études bouddhiques sous la direction d'un homme exceptionnel mort l'année dernière, Jacques May.

Comment avez-vous commencé à vous intéresser à l'Asie?
Très jeune. J'ai tôt fait des remplacements au Musée d'ethnographie. Jean Eracle m'avait mis à cette époque au tibétain. Après cette initiation, je me suis lancé dans les langues canoniques du bouddhisme, autrement dit, en plus du tibétain, le pâli, le sanskrit et le chinois. Chinois écrit, je tiens à le préciser. Je traduis en ce moment des textes très anciens, mais je reste incapable de le parler. Sa connaissance contitue une clé pour comprendre l'Asie. C'est le véhicule international, comme aujourd'hui l'anglais. Je me débrouille en plus très correctement en japonais.

Comment votre carrière a-t-elle débuté?
J'ai fait un doctorat en japonologie à Genève. En français, je vous rassure tout de même. Je me suis du reste toujours fait un point d'honneur à privilégier notre langue, alors que la recherche se voit comme aspirée par l'anglais. Cette thèse m'a pris neuf ans et demi. Une chose qui ne serait plus possible de nos jours. Aujourd'hui, on bâcle les choses. J'ai enseigné à Montréal. Quand Jean Eracle a pris une retraite un peu prématurée, j'ai postulé pour son poste.

Jean Eracle était prêtre bouddhiste, après avoir été curé. Vous êtes vous-même bonze. Comment avez-vous fait au Musée d'ethnographie le partage entre l'objet et sa dimension spirituelle?
J'ai toujours voulu faire la part des choses. Un musée, pour moi, c'est avant tout une collection d'objets. Je ne suis pas fils d'antiquaire pour rien. Il nous faut aujourd'hui défendre les collections. Le fonds propre. Il a cessé d'être au centre des préoccupations. Celles-ci tournent autour de la médiation. L’œuvre ne constitue plus guère qu'un prétexte à développer un discours. C'est une dérive. Ou plutôt un déplacement que j'ai senti se développer au fil des années. Cette évolution n'est pas propre au MEG. Il s'agit là d'un phénomène général.

D'autres changements à signaler?
L'attitude du pouvoir envers nous. Lors de notre réouverture, en 2014, on nous a félicité d'avoir enfin inclus l'Europe. De lui avoir réservé de la place. Nous n'étions plus le musée des autres, mais celui de l'Autre. Un Autre dont nous faisions désormais partie. Le changement s'est fait en grande partie grâce à la Collection Amoudruz, achetée il y a longtemps. Une Collection qui se limite en fait à l'arc alpin. Elle nous a cependant permis de devenir politiquement corrects. 

Durant votre carrière au MEG, vous avez connu bien des directeurs.
Louis Necker pour commencer. C'était au temps du projet qui devait mener à une construction à la place Sturm. Vous savez qu'elle a été refusée en décembre 2001 par votation populaire. Le musée ne possédait alors qu'une petite équipe. Je dirais que nous restions une trentaine. Moins de la moitié d'aujourd'hui. Travailler avec Necker était très agréable. Je dirais que nous avons alors mangé notre pain blanc. Il y a ensuite eu l'aventure Ninian Hubert van Blyenburgh. Vous savez comment les choses ont fini. Très mal. L'institution a ensuite connu un long intérim. J'en garde cependant le souvenir lumineux du passage de Volker Mahnert, qui était un homme extraordinaire, récemment décédé. Il a fait l'unanimité, alors que la transition s'annonçait pour le moins difficile. Est ensuite venu le passage de Jacques Hainard, un directeur de musée qui a changé à Neuchâtel l'optique générale sur le métier. Puis j'ai enfin connu Boris Wastiau.

Quelle a été l'évolution des collections lors de vos années de MEG?
Le Département Asie a reçu quelques donations. J'ai pu effectuer des achats, avant que le budget d'acquisitions soit définitivement gelé dans les années 1990. J'ai connu beaucoup de déménagements, le dernier en date étant le transfert des 70 000 pièces sur le site d'Artamis. Tout n'a pas été simple à déplacer. La chose a mobilisé les énergies sur tout autre chose que notre travail scientifique. Le seul avantage des déménagements, c'est qu'ils permettent de retrouver des objets égarés, parce que mal classés.

Comment voyez-vous aujourd'hui la situation des musées à Genève?
C'est comme partout. J'ai assisté à la montée en pouvoir du management. Tout est devenu très administratif, avec ce que cela dégage de lourd et de paralysant. Chaque démarche se fait de nos jours procédurière, au sens propre du terme. J'ai aussi connu une intrusion de plus en plus forte du politique. Un homme comme Alain Vaissade, quand il était en charge de la culture municipale, ne se serait jamais permis d'intervenir sur une chose comme le choix des expositions. La tendance est apparue avec son successeur Patrice Mugny, et surtout son bras droit Boris Drahusac. Elle s'est renforcée encore depuis avec Sami Kanaan et son armée de conseillers. On nous fait croire dans son département que c'est le prix à payer pour faire passer d'un artisanat muséal à une industrie basée sinon sur la rentabilité, du moins sur le retour. Il faut faire parler de soi et attirer des gens, puisque désormais les musées coûtent cher. Cela dit, on dépense bien davantage chaque année à Genève que dans les autres villes suisses pour un résultat à mon avis très inférieur. Il n'y a pas de rapport qualité-prix satisfaisant.

"Le bouddhisme de madame Butterfly" au MEG. Photo Ville de Genève.

Des regrets?
Non. Je ne me sens pas dans le peau d'un ancien combattant. Je me serai fait plaisir en tentant modestement de faire plaisir aux autres. C'était le cas avec ma dernière exposition sur le bouddhisme de Madame Butterfly.

Des expositions, justement, le MEG n'en propose pas beaucoup...
Une par an. La prochaine, inaugurée en mai, sera sur les contes européens. La suivante consistera apparemment en une reprise telle quelle d'une production du MUCEM de Marseille. Que voulez-vous? Il faut remplir les mille mètres carrés. C'est sans doute trop. Certains pensent qu'il faudrait pouvoir fragmenter l'espace. Créer davantage de manifestations, mais plus petites. C'est une réflexion en cours, à laquelle je ne participerai plus. Mais je crois que l'annexe de Conches, aujourd'hui fermée, a fait du bon travail au temps de Christian Délétraz et de Bernard Crettaz. Je pense notamment à une présentation sur le thème pourtant difficile de «La mort à vivre».

Serez-vous remplacé au MEG?
Pas véritablement, hélas! Il y aura un «auxiliaire scientifique» temporaire. Mais on a déjà perdu l'homme de l'anthropologie audio-visuelle, autrement dit des collections de sons et d'images. L'Amérique n’a plus vraiment de titulaire. Là aussi, je ne fais pas de reproches au MEG en particulier. C'est une tendance lourde. Le métier de conservateur me semble appelé à disparaître à court terme. Un administrateur suffira. Quand on aura besoin de compétences, on ira les chercher ailleurs. On louera des services pour un temps aussi court que possible. Nous entrons bel et bien dans l'âge des régisseurs de collections. De purs exécutants qui se contenteront de gérer des numéros. Le titre peut sembler ronflant, «régisseur de collections». En fait, ce ne sont les équivalents des techniciens de surface dans un immeuble.

Un peu d'amertume?
Non, je pars zen, ce qui me semble du reste s'imposer pour un bonze bouddhiste. J'ai du travail qui m'attend. Il se situe avant tout dans le domaine de la traduction. En ce moment, je termine une édition critique d'un texte chinois du VIe siècle. Un commentaire bouddhique, bien sûr. Je sais que, dit comme cela, cela peut impressionner. Mais l'avantage du chinois, c'est que la langue a peu évolué au fil des millénaires. Le chinois reste le chinois. Et puis, si l’occasion se présente, je pourrai toujours devenir consultant. C'est un titre et une occupation très à la mode de nos jours.


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