Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Jérémie Koering raconte dans un livre pourquoi les hommes absorbent des images

"Les iconophages" tourne autour de la religion, avec quelques extrapolations laïques. Un thème passionnant. Mais attention! L'ouvrage reste un peu ardu.

Ezéchiel avalant le Livre. Vers 1150-1200.

Crédits: DR.

Le livre reste léger entre les mains. Il se révèle en revanche lourd de recherches et de science. Il faut dire que, bien qu’appétissant, le sujet n’a selon moi jamais été traité de manière aussi complète. Avec «Les iconophages», Jérémie Koering nous raconte «une histoire de l’ingestion des images». Miam-miam! Qui n’a jamais avalé un lapin de Pâques ou un massepain orné d’un Père Noël à l’occasion d’une fête supposée religieuse?

Le livre commence avec une scène-choc. Dans «Red Dragon» de 2002, Ralph Fiennes assomme une conservatrice de musée pour s’emparer d’une aquarelle diabolique de William Blake afin de la déchirer et de la déglutir. Il s’agit là d’une «mise en bouche», comme le dit l’auteur. «Les iconophages» se présente cependant par la suite comme un ouvrage extrêmement sérieux. Un peu trop, peut-être. Mais son auteur enseigne l’histoire de l’art à l’Université de Fribourg. Il appartient au CNRS, où l’on plaisante peu. Il sert enfin de directeur adjoint du Centre André Chastel. Un monsieur qui a incarné la recherche en matière de beaux-arts dans les années 1950 à 1990. Publié par Actes Sud, l’ouvrage actuel s’inscrit par ailleurs dans la collection «Les Apparences» (1). Il me semble vous avoir parlé de «Représenter la vision» de Guillaume Cassegrain en 2017 et de «La peinture facétieuse» de Francesca Alberti en 2015, qui en faisaient partie. C'était du lourd et du trapu. Contrairement à ce que prétend l’adage, il convient que les apparences ne se révèlent pas trompeuses…

Raclures d'icônes

Tout commence ici, après le préambule, dans la haute Antiquité. Les Egyptiens buvaient l’eau ayant coulé sur des stèles pleines de hiéroglyphes, que la plupart d’entre eux ne savaient pas lire. Ils s’imprégnaient ainsi de sacré. La religion et la médecine (dans la mesure où la foi devait apporter la guérison) occupent du reste le plus gros du livre. «Les iconophages» sont en général des fidèles dotés de ce qu’on appelle «la foi du charbonnier». Leurs pratiques se teintent de surnaturel et de magie. Il ne faut pas imaginer que cette forme de croyances soit aujourd’hui disparue, même si peu d’images pieuses finissent de nos jours dans des estomacs (la suite physiologique, avec l’expulsion, n’ayant jamais été envisagée!). Il subsiste dans l’Église catholique ce qu’on appelle «la religion populaire», genre Padre Pio. Elle s’oppose au rationalisme faisant partie de la foi officielle depuis le XVIIIe siècle. Le choc des deux tendances remonte en fait bien plus haut. La «crise iconoclaste» byzantine du VIIIe et IXe siècle résulte en partie des abus «iconodoules» (ou «dules»). Autrement dit de ceux qui adoraient les icônes comme des idoles. Les plus audacieux tentaient de racler un peu de leur peinture pour l’avaler ensuite.

La couverture du livre, avec un tableau de Gottfried Schalken. Photo DR.

Au fil de trois très longs chapitres, Jérémie Koering détaille les formes de «l’image en soi», de «l’imaginaire de l’ingestion» et enfin de «l’image en partage». Il s’agit de faire passer le lecteur, supposé érudit, par beaucoup de cases. L’hostie, en principe frappée d’un motif, en constitue une depuis 1215. L’ordalie en forme une autre, si le malheureux (ou la malheureuse) devant avaler sans broncher un produit révélateur de culpabilité déglutit un aliment imagé au préalable. La lecture en est une troisième quand le lecteur avale, comme dans certaines miniatures médiévales, le manuscrit histoire de mieux corps avec lui. «La fureur de lire» selon le prophète Ezéchiel! Suivant où en Italie, on avale encore en 2021 les «os des morts». Là au moins, je peux vous rassurer. Il s’agit de tibias-biscuits, en général plus que croquants sous la dent. Je me souviens d’y avoir goûté en Sicile. Dur, dur, dur.

Références innombrables

Le problème, c’est que l’auteur reste, comme je vous l’ai dit, un universitaire. D’où une quantité décourageante de références et de noms. Et je ne vous dis rien des notes de fin de chapitre! Une véritable invasion, destinée autant aux collègues de l’auteur, à qui il s’agit d’en mettre plein la vue, qu’aux élèves à impressionner par tant de sérieux. La seule page 167 renvoie ainsi à Sénèque, Rabelais, Boccace et Joachim Du Bellay. Il y a aussi naturellement les grands penseurs du XXe siècle. C’est bien sûr là le doit de Jérémie Koering. Le problème demeure qu’il restreint ainsi volontairement son auditoire. Tout le monde ne dispose pas d’un puits de science sans fond, même si Internet peut venir au secours. Allô Google! La question qui se pose devient du coup la suivante. A quelles gens «Les iconophages» sont-ils en réalité destinés? Des «happy few», selon moi. Il devient frappant de constater qu’au moment où l’on demande aux musées de s’ouvrir «à toutes et à tous» à force de simplifications et de schématisations, l’université cultive encore en sciences humaines les tours d’ivoire.

Jérémie Koering. Photo Université de Fribourg.

C’est un peu dommage. Le thème est fantastique. Chouette. Aguichant. Il séduit sans peine. Il interpelle même le quotidien. Soyons de saison! Allez, vous reprendrez bien un peu de colombe de Pâques (2)?

(1) Jérôme Koering dirige par ailleurs cette collection.
(2) Quand un mets était exquis, en Pays de Vaud, on disait jadis que c’était «le Bon Dieu en culotte de velours». L’ingestion suprême, quoi!

Pratique

«Les iconophages» de Jérémie Koering, aux Editions Actes Sud, 351 pages. Abondante illustration, mais en noir et blanc avec un petit cahier couleurs au milieu.

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