Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Jean-Yves Tadié publie chez Gallimard son "André Malraux, Histoire d'un regard"

Le premier ministre français de la Culture a construit son "Musée imaginaire" en brassant les civilisations. C'était audacieux à l'époque. Mais tout a changé depuis...

André Malraux et une sculpture afghane, vers 1930.

Crédits: DR.

L’homme avait l’œil aussi incandescent que sa cigarette, tenue en permanence à la main. La mèche rebelle, mais rebelle à quoi, au fait? Un visage ravagé de tics divers, dus en partie à l’alcool et aux drogues. Une éloquence un peu glapissante, façon Sarah Bernhardt. Chacun se souvient des éclats de voix dans son discours pour l’entrée de Jean Moulin au Panthéon en 1964. André Malraux (1901-1976) a ainsi incarné durant des années le grand écrivain, tel que public se l’imaginait à l’époque. Un baroudeur jonglant avec les mots. Une autorité basée sur la réflexion. Sa médiatisation en tant que ministre de la Culture, un poste créé pour lui par le général de Gaulle en 1959, n’a pas aidé pour peu à la construction de ce mythe. Malraux était devenu l’intellectuel patenté au service d’un régime dont la grandeur droitière aurait sans doute rebuté ses jeunes années.

André Malraux face au "chemin de fer" de la maquette d'un de ses livres sur l'art dans les années 1950. Photo DR.

Ce n’est cependant pas du «grand serviteur de l’État» que parle l’actuel «André Malraux, Histoire d’un regard» de Jean-Yves Tadié. Un universitaire que l’on connaît mieux comme commentateur de Marcel Proust. Aujourd’hui octogénaire, l’analyste littéraire s’attarde en effet sur l’auteur de carnets inédits (celui d’URSS, celui du front Populaire) et des écrits, eux bien connus, sur l’art. Peut-être ces derniers forment-ils même pour Tadié le cœur de l’œuvre. Plus encore que «La Condition humaine» 1933) ou «La voie royale» (1930), qui font toujours partie intégrante des programmes scolaires. «On ne le soulignera jamais assez: l’activité de Malraux romancier n’a jamais été qu’une suite d’entractes dans une existence dévolue à l’art.» Ou pour être plus exact, l’art formait pour lui une sorte de fiction. Il ne s’agit plus d’une suite de biographies, comme Giorgio Vasari en proposait au XVIe siècle déjà. Les livres sur l’art deviennent en sa compagnie «des romans dont les artistes seraient les personnages et le sens de la vie le véritable sujet.»

Intégrer l'ethnographie

Le grand mérite de Malraux qui vient après bien d’auteurs auteurs, comme Diderot, Stendhal, Baudelaire, Hippolyte Taine ou Maurice Barrès, reste d’avoir élargi le champ de l’art. Tadié montre comment l’homme, formé très jeune par ses visites dans les institutions, a fini par forger un «Musée imaginaire». Il va y inclure ce qui relevait jusque là de la science et surtout de l’ethnographie. Tout commence désormais à Lascaux, voire avant. L’Occident s’enrichit non seulement de la Chine et du Japon (ce dernier étant la découverte des frères Goncourt), mais de l’Océanie ou de l’Afrique. A un certain niveau de qualité, tout se vaut, et tout peut par conséquent se voir confronté. Au «Musée imaginaire», la Grèce voisine avec la Mésopotamie. La sculpture romane tient compagnie aux reliquaires Kota ou Dogon. Picasso, que Malraux avait découvert dès les années 1920, parle en égal avec Giotto. Il n’y a cependant pas de place pour d’autres gens que «Les Phares» des actuelles éditions de luxe Citadelles & Mazenod. Hors du génie, point de salut. D’où l’omniprésence dans le livre signé Tadié de Goya ou de Rembrandt. Pas de Rubens, de Renoir ou de Boucher. Le génie selon Malraux reste tragique, selon l’échelle des valeurs occidentales. Selon une de ses déclarations de 1964, "si la culture existe, ce n'est pas pour que des gens s'amusent."

Jean-Yves Tadié. Photo Opale.

Et le reste alors? Le mineur, le populaire, le joyeux? Qu’est-ce qu’on en fait? Là se niche bien le problème, peu évoqué dans l’ouvrage. Si Malraux synthétise, il élimine aussi beaucoup. D’où certaines de ses condamnations dans les années 1960 en tant que ministre de la Culture, comme celle de l’Art Nouveau jugé trop frivole. Il n'y a pour l'écrivain pas d'art romain. Avec lui, le public se retrouve en quelques sorte condamné aux sommets... et au malheur. Ce sont eux qui font la dignité de l’homme (la femme jouant un rôle peu important chez Malraux). «Le monde de l’art triomphe seul de la mort et du destin.» Il transcende ainsi le temps. D’où sans doute le choix d’une vision poétique. Elle peut aisément se passer d’explications, comme de suites logiques. «Les historiens de l’art appliquent une méthode que Malraux rejette. La critique des sources ou d’influences ne l’intéresse pas, parce qu’il pratique une histoire à l’envers: l’art moderne n’est pas la conséquence d’un art ancien, mais la cause de sa résurrection.»

Continuité brisée

Ce qui rend la chose encore possible vers 1950, voire 1960, ne le serait selon moi plus aujourd’hui. Tadié, qui ne se livre à aucune extrapolation, n’en parlera pas. Mais Malraux est arrivé juste avant les grandes ruptures. L’idée de continuation pouvait renvoyer Picasso à Cranach ou à Velázquez. Giacometti aux Etrusques. Balthus à Courbet. Nous restons avec eux dans le domaine de la peinture, de la sculpture et surtout d’une culture faite de strates successives. Comment la chose serait-elle encore possible, après que des écoles d’art ont interdit la peinture dans la foulée de Mai 1968? Le ministère de Malraux, à qui Paris doit ses façades nettoyées, Lyon le sauvetage des ses vieux quartiers et Versailles une partie de son remeublement, se situe dans l’ordre des choses. Tout est bouleversé depuis que son successeur Jack Lang a plébiscité dans les années 1980 le graffiti, le jeu vidéo, la photo (vue comme un 8e art) ou la bande dessinée. Malraux innovait tout en conservant une échelle des valeurs. Jack Lang a tout fait voler en éclat, en se voulant rassembleur.

Malraux et le général de Gaulle, vers 1965. Photo DR.

Ce que je vous dis dans ces dernières lignes reste, je le rappelle, sans rapport avec le livre, très universitaire avec ce que cela suppose de méthode et de recherches. Mais il faut bien voir que si les écrits sur l’art de Malraux se trouvent dans les bibliothèques, ils n’ont aujourd’hui plus d’incidences pratiques. Ni théoriques, finalement. Tout allait de soi à son époque. L’écrivain ne s’est jamais demandé ce qu’était la culture. Ni sur la façon de la gérer. Or ces questions viennent aujourd’hui pourrir les règnes falots que ceux et de celles qui lui ont succédé à un rythme accéléré rue de Valois. En un demi siècle, tout a changé. C’est quoi au juste, «Le musée imaginaire» aujourd’hui? Et qu'y a-t-il dedans?

Pratique

«André Malraux, Histoire d’un regard», de Jean-Yves Tadié aux Editions Gallimard-NRF, 229 pages.

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