Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Jean-Paul Demoule rappelle dans un livre l'importance de l'archéologie préventive

Le préhistorien part en guerre avec "Aux origines de l'archéologie" contre l'inertie française et la privatisation des fouilles. Une lutte vue comme politique.

Jean-Paul Demoule. L'homme milite pour une étude responsable du passé.

Crédits: France Info.

C’est un gros livre, à la couverture peu séduisante. Il se veut polémique. A 73ans, Jean-Paul Demoule situe l’archéologie «au cœur des grands débats de notre temps». Ceux-ci se révèlent suivant les chapitres politiques, économiques ou idéologiques. Ce dernier point n’a rien pour surprendre. En 2014, le Français se signalait à l’attention par un ouvrage portant sur un thème un peu tabou. «Mais où sont passés les Indo-européens?», paru au Seuil, mettait à mal un mythe tenace des origines. La fameuse langue mère des Occidentaux n’a peut-être jamais existé. On sait pourtant à quel point certains régimes, le nazisme en particulier, ont spéculé à partir de cette donnée incertaine leur grand rêve d’unité ethnique. Demoule se montre dans la foulée plus que méfiant face à tout ce qui pourrait relever du «récit national». Un sujet très sensible dans la France d’aujourd’hui.

Le préhistorien aborde beaucoup de thèmes dans «Aux origines, l’archéologie», qui en devient du coup d’une lecture difficile. Il ne faut surtout pas s’attendre à un ouvrage qui raconterait de belles histoires, même si son auteur a découvert sa vocation à sept ans en dévorant des livres sur l’égyptologie. Si l’archéologie préoccupe ici l'auteur, spécialiste du néolithique, c’est par son organisation pratique. Demoule s’insurge d’abord contre les moyens bien modestes accordées dans son pays aux fouilles préventives (à Genève, par exemple, les choses vont mieux). Il se révolte surtout face à la privatisation des chantiers. Des privés cassent les prix afin d'emporter des marchés. Pour ce faire, ils sous-estiment les coûts volontairement ou, ce qui lui semble plus grave, bâclent les fouilles. Ils trouveront toujours moins d’artefacts que les fonctionnaires, même si leurs équipes sont composées de professionnels. Ces derniers doivent composer avec l’économie. Ils se mettent «au rythme de l’argent». Les seules réussite étrangères que concède Demoule à l’archéologie préventive se situaient au Japon et en Suisse,dans le Jura. Imparfait. Les deux ont ensuite souffert de la décentralisation étatique.

Un gêneur

Tout ce chaos découle de problème de lois. Les actuelles ne sont pas bonnes pour Jean-Paul Demoule , qui s’est battu pour les changer. Une chose ne peut cependant se voir modifiée en profondeur. L’archéologue joue toujours en politique le rôle de l’empêcheur de bétonner en rond. Il retarde la cadence des constructions. Il pourrait même les empêcher en cas de découverte importante. L’auteur rappelle ainsi quelques cas d’école. Le Forum parisien, sur la rive gauche, n’a jamais été fouillé. Ses éléments ont passé à la benne. A Troyes, dans l’Aube, en 2009, les travaux accomplis en prélude à la création d’un parc technologique ont fait hurler un sénateur du cru. Pourquoi dépenser tant d’argent (et sans doute perdre de temps) «pour nous apprendre que des hommes avaient jadis vécu là»? En France, «les représentants du peuple expriment souvent leur haine de l’archéologie.» Ils préfèrent manifestement les «simplifications».

Une fouille préventive à Narbonne en 2019. Elle a permis de découvrir plus de 1000 tombes romaines là où se voyait envisagé un parking. Photo INRAP.

Cette soumission à la rentabilité, à l’immédiateté et à l’ignorance bénie conduit Jean-Paul Demoule à de lourdes charges, parfois répétitives, contre le système en place. Le mot «néo-libéralisme» revient sans nul doute plus souvent au fil des pages que celui d’«archéologie». Le scientifique lutte ici contre l’idéologie au pouvoir, non sans mettre en avant ses convictions personnelles. Occupy Wall Street. Anthropologie anarchiste. On peut le comprendre dans la France d’aujourd’hui, qui se voyait (les choses s’enlisent en ce moment un peu) gouvernée comme une «start-up». La conclusion, après passé 300 page de récriminations, se veut pourtant sereine. «Il n’est jamais trop tard pour être optimiste». Il existe aujourd’hui une «demande sociale d’histoire et d’archéologie». La France d’en bas serait-elle plus raisonnable que celle d’en haut?

Pratique

«Aux origines,l’archéologie, Une science au cœur des grands débats de notre temps», de Jean-Paul Demoule, aux Cahiers libres de La Découverte, 334 pages.

Il existe une demande populaire liée à l'étude des origines. Photo DR.

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