Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Jean-François Luthy présente ses paysages en noir et blanc chez Rosa Turetsky

La galeriste genevoise accueille à nouveau le dessinateur. Les amateurs retrouveront ses sous-bois tracés avec une encre chargée de toutes les nuances de gris.

  • L'une des pièces présentées par l'artiste genevois chez Rosa Turetsky.

    Crédits: Jean-François Luthy.
  • La neige, et comme souvent chez Luthy, la chaise abandonnée.

    Crédits: Jean-François Luthy.
  • Encore un paysage. Estival, celui-là.

    Crédits: Jean-François Luthy.
  • Jean-François Luthy avec son cartable.

    Crédits: DR, Schweizer Illustrieter.

C’est prolongé! Les Genevois pourront voir jusqu’au 13 mars l’exposition Jean-François Luthy chez Rosa Turetsky. Il faut dire qu’ouverte à la dernière minute avant l’extinction des feux, le 14 janvier, elle frôlera encore la clandestinité jusqu’au 28 février. Afin d'entrer, il faut jusqu'à cette date demander. Téléphoner. Envoyer un courriel. Bref, accomplir ces petites tâches qui pourrissent la vie. Une galerie, c’est fait pour en pousser la porte, même si dans certains pays leurs propriétaires se la jouent un peu en imposant le coup de sonnette. Quelle sornette!

Ce n’est pas le première fois que le dessinateur expose chez Rosa. A 62 ans, l’homme possède le style qui plaît dans la maison et à ses acheteurs. Il reste fidèle au noir et au blanc, avec une infinité de gris entre les deux. Je fais maintenant les présentations. Luthy est un Genevois de la troisième génération, «avec un grand-père venu de Saint-Gall». Par sa grand-mère, il possède un peu de sang tchèque. Sa mère est valdotaine. Nous sommes avec lui dans le grand «melting-pot» local. Sans goût particulier pour la culture. «Mes parents aimaient cependant l’opéra italien.»

Un enfant le crayon à la main

Jean-François, lui, a toujours dessiné. «Cela remonte loin, loin, loin. Gamin déjà, j’avais le crayon à la main. Je n’envisageais bien sûr pas d’en faire un métier.» Au début, l’enfant copiait des planches de BD («surtout celles de «Pilote») pour s’exercer. «Je suis ensuite logiquement devenu bon élève en dessin. Mon professeur Jean-Claude Prêtre m’a donné l’idée que je pourrais un jour l’enseigner, comme lui.» Luthy fait donc sa Maturité Artistique. Puis les Beaux-Arts. Il y a passé par les ateliers de Willy Suter, puis des Defraoui «à cause de l’énergie que dégageaient Chérif et Silvie». Il ne lui restait plus qu’à sortir de sa coquille. «J’ai commencé comme décorateur-graphiste au Muséum d’histoire naturelle.» Il y avait encore du travail, en ce temps-là! Luthy accomplira bien des travaux alimentaires, dont celui de peintre en lettres. Un métier tué comme bien d’autres par l’informatique. «Je travaillais avec un type qui avait acquis une maîtrise extraordinaire. Il traçait chaque caractère à main levée.»

Jean-François a ensuite effectivement passé par l’enseignement. Des remplacements puis, après les fameuses «études pédagogiques», des cours de dessin à temps partiel à partir de 1989. Ceci en même temps que de la peinture, bien sûr! D’abord abstraite. «C’était la tendance qui régnait à l’époque aux Beaux-Arts.» Puis des installations, comme lors de sa première exposition («Elle s’est déroulée à «Bell Usine» de Carouge») en 1991. «Je me mettais au parfum. Je découvrais l’histoire de l’art contemporain. Je travaillais un peu sous influences.» Ces premiers travaux rencontraient pourtant de bons échos. D’où plusieurs autres présentations publiques. Et un programme pour enfants avec Jeanne Pont. Le but était d'aller voir les lieux d'exposition en leur compagnie. «Une idée soutenue par Martine Brunschwig Graf, alors à la tête de l’enseignement genevois.» Dans un tout autre genre, Jean-François a fait partie du désormais historique «Cabaret d’avant-guerre» au squat Rhino. «C’était très chouette au départ.»

Lancé par Andata.Ritorno

Il fallait une fin à tous ces débuts. «Nous sommes en 1996. J’ai alors passé de la couleur au noir et blanc. Au départ, je ne voulais pas de galerie. J’ai payé ma location au Manoir de Cologny, où je venais après… Georg Baselitz. C’est là que Joseph Farine est venu me voir. Il m’a dit «cette fois, je t’expose». Sa présentation a marqué mon vrai départ.» Jean-François est retourné chez lui en 2001. «Puis il y a eu Martin Krebs à Berne. Il m’a montré cinq ou six fois. Je suis revenu une nouvelle fois, la troisième, chez Joseph. Selon moi, je devais ensuite laisser chez lui ma place à d’autres. Andata.Ritorno reste aujourd’hui encore un lieu de découvertes.» D’où des contacts avec Michel Foëx, mort depuis plusieurs années, et Rosa Turetsky. Avec Marianne Brand à Carouge, aussi. «C’est en compagnie de Rosa que les choses se sont matérialisées.» Mon interlocuteur a parallèlement trouvé un point de chute à Zurich. «Je m’en suis finalement bien tiré. Il y a eu un moment où les choses se sont faites d’elles-mêmes.»

Il faut dire que si Jean-François Luthy s’est trouvé des amateurs (et ce qui semble plus important des clients), c’est aussi parce qu’il a trouvé son style. «Je me suis mis au dessin pur et à l’aquarelle. Personne s'intéressait à la réalité, à part peut-être le conceptuel Jean-Marc Bustamante. J’ai entrepris une série de paysages cadrés moyen, sans ouverture sur des lointains, en donnant la primauté aux arbres. Ce n’est pas parce que je vis à la campagne, mais parce que cette vision du monde me convenait. Je ne me suis jamais senti rétrograde.» Il faut dire que le Genevois se trouvait en quelque sorte à l’avant-garde. «On revient aujourd’hui au réel. Les choses se sont passées par le truchement de la photo. Il y a partout du dessin, souvent de grande taille.» Il existe même des salons pour cela, comme «Drawing Now» à Paris.

Sur le motif

Jean-François Luthy poursuit donc sur sa lancée. «Je me sens bien avec la peinture à l’eau. C’est fiable, vous savez! Davantage que l’acrylique, qui dure peu, ou que l’huile, assez polluante. A part l’eau, il n’y a guère que la tempera qui me tenterait si je ne restais pas dans le noir et blanc. Mais la polarité de celui-ci me convient bien. Même intellectuellement. L’absence de couleurs laisse davantage de place à l’imaginaire, tout en gardant quelque chose de plus tranchant.» Le travail à l’eau permet aussi au peintre de travailler sur place. «Mes petits formats, je dirais jusqu’à 50 centimètres sur 70, sont exécutés devant le motif. Seules, les grandes œuvres se voient exécutées en atelier, à partir de photos.» En utilisant des rétro-projections. Mais attention! Pas à partir de photos, comme le font nombre de ses confrères! «Je modifie. J’approfondis. Cela demeure toujours un travail humain basé sur une vision oculaire, avec ce qu’elle suppose de lumières et de contrastes.»

Tout cela prend du temps. Et pompe de l’énergie. «Je ne produis pas énormément. Je dirais, pour donner des chiffres, deux ou trois grands dessins par an et une quinzaine de petits. Cela dis, je travaille beaucoup. Depuis trois ans, je n’enseigne plus du tout.» Il arrive tout de même à Jean-François Luthy d’être (presque) en retard. «J’ai terminé dimanche la dernière œuvre pour l’exposition de Rosa qui ouvrait le jeudi suivant.» Il faut aussi dire que le résultat ne satisfait pas toujours l’auteur. «Il faut savoir écrémer. Retrancher. Détruire. Beaucoup d’artistes ne le font pas, hélas...»

Pratique

«Jean-François Luthy, Œuvres récentes», galerie Rosa Turetsky, 25, Grand-Rue, Genève, prolongé jusqu’au 13 mars. Tél. 022 310 31 05 ou 079 425 87 46, site www.rosaturetsky.com Ouvert du mercredi au vendredi de 14h30 à 18h, le samedi de 11h à 17h. En ce moment sur rendez-vous seulement.

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