Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Jean Dubuffet opère son grand retour à Venise au Palazzo Cavalli-Franchetti

Le Français avait été l'hôte de la Biennale en 1964, puis en 1984. L'actuelle exposition reconstitue ces deux présentations, devenues historiques.

Dubuffet et les gondoliers en 1964.

Crédits: Press Partners Communication

Jean Dubuffet (1901-1985) se retrouve sur tous les fronts. Monsieur art brut est en ce moment à Marseille et à Venise. Je ne vous parlerai pas de l'exposition du MUCEM, qui semble pourtant la plus importante, avec ses quelque 290 numéros. «Un Barbare en Europe» a en effet été non seulement coproduit par Valence (Valence Espagne, bien sûr), mais par Genève. De manière quelque peu paresseuse, l'accrochage se retrouvera du 8 mai 2020 au 3 janvier 2021 au MEG, dont ce sera l'unique présentation de l'année. Déjà qu'un Dubuffet illustrant ses rapports avec la photographie avait été produit entre Arles et l'Elysée de Lausanne...

Je vais donc vous entretenir de la version italienne, «Jean Dubuffet e Venezia». Il s'agit d'une des innombrables présentations en marge de la Biennale. Juste en face, de l'autre côté du Grand Canal, l'Accademia propose ainsi un intéressant Georg Baselitz. Nous sommes cependant, avec cette manifestation du Palazzo Cavalli-Franchetti, au cœur de la manifestation même. Du moins sur le plan historique. L'exposition reconstitue les deux participations du Français à la grande nouba locale. Le peintre a été l'hôte du pavillon français en 1964, puis en 1984. La Biennale ne restait alors ouverte que de la mi-juin à la mi-septembre. Trois mois. La première fois, l'artiste était venu, jouant le jeu à fond, ce qui n'était guère dans ses habitudes. L'homme s'était même laissé photographier avec des gondoliers. Des gens simples, comme ce fils de bourgeois devenu anarchiste les aimait, il est vrai. La seconde, Jean avait brillé par son absence. Pas intéressé. Il faut aussi rappeler qu'octogénaire, le peintre devait mourir peu après.

Un étrange dialogue

«L'exposition accepte un dialogue sans compromis avec le Palazzo Franchetti», dit au départ un cartel. On peut le comprendre. Il existe un abîme entre les réalisations, voulues frustes, du peintre et le décor surchargé du bâtiment. Un vrai palais médiéval certes, mais si transformé (avec notamment l'adjonction d'un jardin) et redécoré dans la seconde moitié du XIXe qu'il a l'air faux. Si certains salons se retrouvent dans une demi pénombre, il en reste ainsi les parquets marquetés, les boiseries et surtout les énormes lustres en Murano. Les plus spectaculaires qui soient, sans doute. Il s'agissait d'orchestrer avec doigté la confrontation. C'est ce qu'ont fait les commissaires Sophie Webel et Frédéric Jaeger.

Ces derniers présentent en fait non pas deux, mais trois séries. Après quelques «célébrations du sol», qui montrent Dubuffet à son meilleur dans les années 1950, il y a ainsi «L'Hourloupe», que les amateurs d'art ont découvert à Venise en 1964. Dubuffet s'était alors vu prier par Paolo Marinetti. Il avait montré en primeur une centaine d’œuvre de cette énorme suite «en contrepoint à la Biennale». En 1984, les même amateurs, ou leurs descendants, pouvaient voir, les remous d'après 1968 étant bien retombés, de grands collages. D'apparents gribouillis. Des pièces aujourd'hui venues de la Fondation Dubuffet de Paris ou prêtées par des collectionneurs internationaux. Des œuvres à mon avis assez faibles, et surtout terriblement répétitives. Mais, curieusement, je dois dire qu'elles arrivent à trouver un compromis avec le décor 1880 du palais.

L'un des Dubuffet, prêté par un privé. Photo ADAGP, SIAE, Rome 2019.

J'ai noté en passant que Dubuffet lui-même avait mis de l'eau dans son vin en acceptant devenir en 1964. N'écrivait-il pas, dans un essai iconoclaste de 1949, qu'il faudrait «avant de me montrer à Venise, incendier le Palais des Doges et le pont des Soupirs»?

Pratique

«Jean Dubuffet e Venezia», Palazzo Cavalli-Franchetti, 2847 San Marco, Venise, jusqu'au 20 octobre. Tél. 00339 041 240 77 55. Ouverts tous les jours de 9h à 18h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."